8.7.12

Une manœuvre libanaise à l’ombre de la révolution syrienne

Ahamd el-Assir photographié par Haytham al-Moussawi

« La politique, comme la nature, a horreur du vide. » écrit Michel Touma dans le journal libanais l’Orient-Le Jour. Voilà qui illustre bien les trous à boucher dans la politique libanaise en générale, et en particulier vis-à-vis de la révolution syrienne. Ce vide, malgré des positions assez convenues et sans surprises de l’État libanais soutenant le régime syrien en place, est en voie d’être combler par un étrange mouvement que la presse étrangère a décidé d’ignorer. Un mouvement qui fait office de prémices à des changements radicaux sur la région.

Ce mouvement est lancé à Saïda, une ville sunnite du sud du Liban, la ville de la famille Hariri, une ville qui se trouve dans le bastion du Hezbollah, parti que l’on ne présente plus. Ce mouvement est lancé par le cheikh intégriste Ahmad el-Assir contre les armes du Hezbollah.

Depuis quelques jours, ce dignitaire sunnite bloque avec ses partisans l’une des entrées de la ville dans un sit-in « ouvert et pacifique », jusqu’à ce qu’une solution au problème du statut particulier du Hezbollah et de son arsenal soit mise en route. Voilà qui risque d’être long.

Comme on pouvait s’y attendre, ce mouvement s’est heurté à l’hostilité catégorique de tous les partis libanais, représentés ou non dans le gouvernement. Rien de surprenant côté Hezbollah et consorts aounistes. Cependant le Courant du Futur, parti sunnite mené par Hariri se joint à cette condamnation unanime. Si ce dernier justifie sa position avec  une habile langue de bois – refus de bloquer les routes, respect de la démocratie et du peuple et blablabla…. –, il omet bien évidemment de pointer le caractère de la politique non avouée de ce mouvement extrémiste et salafiste mené par un jeune cheikh convaincant et toujours souriant. Et le sourire d’un cheikh radical extrémiste, ça n’a pas de prix.

Les phénomènes du type de cheikh Ahmad el-Assir, le monde arabo-islamique en produit des dizaines depuis des décennies. Le personnage ne manque ni d’intelligence ni de charisme. Son discours est porteur et son message est d’une simplicité confondante : la révolte face au statut particulier acquis au Liban par le Hezbollah, son arsenal militaire, ses îlots de souveraineté exclusive, son influence grandissante sur l’État et la culture de l’illégalité qu’il contribue largement depuis des années à répandre dans le pays.

Bien que le cheikh sunnite ait dérapé à ses débuts avec un discours assez confus sur la population chrétienne, il a opéré quelques ajustements, allant jusqu’à chanter des louanges à l’égard de la présence chrétienne au Liban. Cette subtile correction lui vaut l’adhésion de certains députés chrétiens qui se jettent dans son feu pour faire office de tout bois et déversent des doses effarantes de sympathie. Le Cheikh a même nourrit son discours d’éléments récents sur la relation conflictuelle entre le parti chiite et l’Église maronite dans l’espoir d’effacer la douloureuse invasion de ses hordes à lui dans les quartiers chrétiens en 2006, faisant payer à leurs habitants les caricatures du Prophète croquées au Danemark.

Pour ratisser large sur son terrain, il a approché les sunnites modérés du courant du fils Hariri en grattant la corde du père : « Aujourd’hui, on nous place face à deux options : ou bien accepter l’hégémonie du Hezbollah et nous taire, ou bien ne pas l’accepter à la manière infructueuse du fils Hariri : ceci consiste à  […] brader le sang de son père, Rafic Hariri, […] et enfin à terminer le voyage chez Bachar el-Assad le criminel. Cela s’appelle la politique de l’aplatissement. » Cette rhétorique est un grand classique dans les manœuvres politiques des pays Arabes. Elle relève de la même logique que celle qui conduisait Hafez el-Assad à accuser Yasser Arafat de « brader la Palestine », ou qui pousse la République islamique persane de vitupérer contre les Arabes parce qu’ils sont mous face à Israël, et le Hezbollah de bannir les Libanais qui ne partagent pas sa conception du conflit avec l’État hébreu.

« Je jure par Dieu que toi, Nasrallah, je ne te laisserai pas dormir la nuit si tu ne te décides pas à mieux te comporter avec nous. Je vais t’en faire payer le prix. Cela ne fait que commencer. » Cette déclaration d’Ahmad el-Assir n’est pas pour déplaire à une grande majorité de la population libanaise qui reconnaît un malaise dans la suprématie du Hezbollah. Un député haririste déclare : « Nous sommes d’accord avec lui sur les objectifs, mais nous divergeons sur le style et les moyens, et nous craignons l’escalade et les complications. »

Malgré le flot de critiques et les palabres incessants pseudo démocratiques, l’on ne peut cacher son étonnement face au zèle ahurissant d’une telle démarche. Autant dire qu’elle était inimaginable il y a encore deux ou trois mois. Cette rébellion anti-Hezbollah ne tombe pas du ciel aujourd’hui comme par un grand hasard enchanteur. En temps normal, elle est rapidement matée par les sbires de Nasrallah avec des méthodes alliant l’intimidation et le musclé. Sauf, qu’à l’évidence, les temps ne sont pas normaux. Les frères musulmans règnent sur l’Égypte et, surtout, s’apprêtent à renverser Bachar el-Assad en Syrie. Et comme chacun sait, le gouvernement syrien en place est le principal allié du Hezbollah. Tout porte à croire que cette rébellion n’est pas si spontanée. Quand on sait que l’énorme arbre syrien cache toujours la petite forêt libanaise, si une fumée se lève par là, forcément que le feu n’est pas loin. Pourvu que ses flammes ne soient pas celle de l’enfer.

25.1.12

Quoi de neuf pour les bonnes du Liban ?



Un défilé de mode a été organisé au Behind The Green Door à Beyrouth le 18 janvier 2012. Les mannequins du jour étaient les employées de maisons originaires de nombreux pays. Ce défilé, organisé en fanfare à la Libanaise, a lieu quelques jours avant la tenue d’une table ronde avec le ministre du Travail libanais, Charbel Nahas, sur la question d’une loi garantissant le droit de ces employées. Cet événement emprunte la méthode “people“, chère aux médias libanais, pour mettre en évidence leur cause et attirer le regard. Il est initié par l’association libanaise Insan et l’association espagnole Aida, en collaboration avec la Coopération espagnole pour le développement. Le fondateur d’Insan, Charles Nasrallah, explique qu’il a « voulu montrer qu’elles sont avant tout des femmes, avec des droits et une dignité ». Portées sur le podium de la mode, ces femmes ont connu, pour pas mal d’entre elles, de terribles traitements de la part de leurs employeurs.

L’Eldorado libanais

Au cours des quarante dernières années, les pays arabes ont accueilli de nombreuses vagues de main-d’œuvre immigrée d’Asie de l’Est et du Sud-Est, mais aussi d’Afrique. Des agences se sont créées, à but lucratif, pour être le premier point de contact pour les travailleurs migrants qui cherchent un emploi, souvent dans la domesticité.
Au Liban, traditionnellement, les ménages employaient des jeunes femmes libanaises, notamment celles des zones rurales, des Palestiniennes, des Syriennes ou des Egyptiennes comme domestiques. De nos jours, les femmes arabes font rarement ce travail qu’elles considèrent dégradant et inacceptable. Depuis 1973, plus de 200 000 femmes ont migré des pays pauvres pour répondre à la demande. Ces femmes ont fui l’extrême pauvreté pour l’Eldorado libanais dans l’espoir de réaliser leurs rêves. La plupart viennent des Philippines, d’Ethiopie et du Sri Lanka.
Certaines employées de maison ont des patrons qui les traitent dignement. Grâce à leurs salaires, les travailleuses migrantes parviennent à économiser de l’argent et à rentrer chez elles. D’autres sont victimes de violences, de maltraitances, de séquestrations et parfois de viols. Elles vivent sous la contrainte, financière et psychologique.

L’insurmontable vide juridique

La situation de ces employées maltraitées a fini par soulever l’indignation d’ONG libanaises. En août 2008, une étude de Human Rights Watch s’alarmait du taux de mortalité de ces travailleuses immigrées – plus d’un mort par semaine –, allant du suicide jusqu’aux assassinats. Cette année-là, HRW avait pris l’initiative de lancer une campagne publicitaire sur le traitement réservé aux domestiques étrangères pour inciter les employeurs à offrir un meilleur cadre de travail à leur personnel, avec plus de respect, un meilleur salaire et des jours de repos. Les Libanais, auparavant irrités par un reportage de Dominique Torrès, « Liban, le pays des esclaves », diffusé sur France 2 en octobre 2007, n’ont pas incité les autorités à garantir plus de protection à ces employées.
En 2006, l’Organisation Internationale du Travail avait déjà plaidé pour que les droits des travailleurs domestiques immigrés soient reconnus par les gouvernements arabes de toute la région. Suite à la demande du ministère libanais du Travail et en coopération avec lui, ainsi qu’avec le Haut Commissariat aux droits de l’homme, le Programme des Nations Unies pour le développement et le Centre de migrants de Caritas Liban, l’OIT a organisé un atelier national de sensibilisation à la situation des femmes immigrées employées de maison et identifié les éventuelles mesures à prendre pour parer aux difficultés qu’elles rencontrent. La principale recommandation formulée à l’issue de cet atelier vise à introduire un contrat de travail pour tous les employés de maison. Ce contrat pourrait être promu par les agences de placement à travers le pays au même titre que des livrets qui les informent sur leurs droits. Cette mesure n’avait rien arrangé. La plupart des migrants ne savent pas lire et, souvent, leur contrat, ainsi que les livrets, était rédigé en anglais. Les agences de placements se gardaient bien de leur apporter des explications nécessaires, ce qui aurait pu freiner leurs affaires juteuses.
Insan et AIDA rappellent que ces défaillances sont connues de tous. D’une part, le système de parrainage permettant à ces travailleuses de rentrer dans le pays avec un seul employeur est facteur de limitation de leurs droits par une situation de dépendance. D’autre part, il n’existe pas de loi au Liban pour codifier ce type d’emploi à domicile.
Pour Charles Nasrallah, la table ronde attendue lundi 23 janvier avec le ministre, devait enfin amorcer une solution à cette carence juridique dans le Code du travail libanais excluant spécifiquement tous les cas relatifs aux employés de maison.

Un petit tour et puis s’en va

La table ronde du 23 janvier tourne court. Après un rappel de l’histoire libanaise du travail à domicile, le ministre libanais du Travail s’est vite emporté. Charbel Nahas plaide fermement pour un contrat type et refuse l’idée d’une loi spécifique à la main-d’œuvre domestique étrangère. Donc aucune nouvelle proposition adaptée. Afin de démontrer la rigidité de sa position, il quitte la table, laissant l’ambassadeur d’Espagne, Juan Carlos Gafo, seul avec les représentants des associations et des organisations concernées.
Pourtant épaulé par des avocats reconnus en matière de défense des droits de l’homme, il semble que le ministre ait décidé de prendre un chemin nettement opposé à celui de son prédécesseur. L’ancien ministre, Boutros Harb, avait présenté un projet de loi propre à cette question comprenant tout de même d’importantes imperfections et laissant planer le doute sur la liberté de circulation des employées et sur le montant de leur salaire.
Par ailleurs, cette nouvelle voie se heurte aux désaccords sur les statistiques. Le ministère du Travail estime à 140 000 le nombre d’employées en situation régulière et à 20 000 ou 30 000 en situation irrégulière. Selon Insan, le nombre de personnes en situation irrégulière serait de 80 000, et le total de la main-d’œuvre à 220 000 personnes. Elle se heurte également au système du garant qui met l’employée de maison à la merci de son employeur et garant. Le ministre nie ce principe et rappelle que ce système « n’existe pas dans la loi libanaise ». Comment expliquer alors que la Sûreté générale – avec l’aval du ministère du Travail – remette les passeports et les papiers des femmes migrantes à leurs employeurs ? Ceux-ci les confisquent comme garantie contre la fuite de leur employée et sont tentés par une certaine forme de chantage et d’esclavage.
Pauvre de réflexions profondes et évidentes, il est difficile de déceler une détermination de l’État libanais à traiter ce dossier épineux. Le défilé de mode a tout juste suffi à amuser la galerie. Autant dire que pour ce qui est du neuf dans cette affaire, il n’y a strictement rien.