27.12.11

Joyeux Noël, ou la mort annoncée du livre papier ?

La Liseuse (détail) de Jean Honoré Fragonard (1772)
En janvier 2011, le Monde Magazine publiait une des réflexions de Robert Darnton sur l’avenir du livre et les enjeux de la numérisation. Darnton y est présenté comme LE spécialiste mondial de l'histoire du livre. Il y a de quoi ! A 70 ans, ce new-yorkais dirige la bibliothèque de l'Université d'Harvard, soit la première bibliothèque universitaire du monde (17 millions de livres aujourd'hui et 400 millions de manuscrits et archives). Dans la foulée, beaucoup de ces propos ont été repris pour mettre du baume au cœur des amoureux du papier : « Le livre numérique ne chasse pas le livre imprimé, il le renforce ». Voilà qui fait plaisir, de voir enfin deux frères, inavoués ennemis, œuvrant mutuellement pour leurs avenirs main dans la main.
Annick Cojean, qui signe l’entretien, étaye cette thèse en précisant que les maisons d’édition constatent que plus on lit de livres sur une liseuse, plus on achète de livres imprimés. Pour quelle raison ? Est ce parce qu’une liseuse est si peu pratique pour la lecture ? L’auteur ne le dira pas. L’on se contentera de comprendre que le livre numérique aide à la survie du livre papier, « au moins pendant un certain temps ». Précision de taille.


La lente progression des catalogues du livre numérique français

C’est difficile de faire la synthèse, en France, des catalogues de livres électroniques. Ils gagnent certes de l'importance avec la timide refonte de l’édition française, mais les propositions ne sont pas si généreuses qu’on veut bien nous laisser croire. Sur le site Amazon, 45000 titres français sont disponibles, contre 900000 en anglais, si on compte les ouvrages libres de droits bradés pour quelques euros quand ils ne sont pas carrément gratuits.
L’édition contemporaine est portée à bout de bras par quelques croyants de la première heure. Comment ne pas citer François Bon ? Dans un chat avec les lecteurs en ligne de L’Express, le créateur de Publie.net, une maison d'édition numérique, annonce en toute sérénité la péremption du terme « livre » lui-même. Il invite les auteurs à se bouger pour apprendre par eux-mêmes à maitriser le web comme domaine d’édition et de diffusion. Au livre relié, il préfère le « mini-site » avec fichiers xml, métadonnées onix et masques css  On est bien loin de l’odeur du papier chère aux narines de Frédéric Beigbeder !
Comme chaque année, le Salon du livre de Paris multiplie les effets d’annonce. Sauf que les conférences proposées sont souvent convenues et pour les grandes maisons d’édition, il est tout d’abord question de remplir les stands par des objets concrets, donc de livres imprimés. Comme le signale Hubert Guillaud sur son blog du Monde, La feuille : « Face aux éditeurs traditionnels (qui ne sont pas inactifs sur le sujet, mais qui sont souvent moins dynamiques pour montrer ce qu'ils font que bien des petits acteurs), on compte désormais de nombreux projets déjà structurés (citons au hasard Izneo et AveComics, Immateriel, ePagine, Feedbooks, Babelio...), et de nombreuses petites maisons d'éditions numériques - souvent pure player - conquérantes (Publie.net, Bragelonne, NumerikLivre, Smartnovel, StoryLab...) - mais fragiles (comme le montre l'échec de Leezam). »
Mais quand le ministre de la culture, François Mitterand, vante le mérite du numérique, il se félicite d’y trouver de grands noms comme Julien Gracq alors qu’il n’existait pas de Gracq en diffusion numérique. On a un peu du mal à y croire…


La valse des liseuses

C’est difficile aussi de faire la synthèse de ce qui a été dit et écrit sur l’échec ou la réussite de certaines liseuses, sur l’échec ou la réussite des systèmes économiques et de diffusion qui y ont été associés. Les consommateurs et les utilisateurs ont des préférences souvent personnelles, certaines dépendantes du budget, d’autres des tendances. Les experts prédisent cependant à la liseuse le titre convoité du « top » cadeau électronique des fêtes de fin d'année. L'institut d'études marketing GfK, prévoit 100 000 achats pour Noël en France vu les gesticulations des fabricants à l’approche des fêtes : Amazon lance son Kindle en français malgré son système économique « fermé » observé sur le marché américain, la Fnac lance également son Kobo après l'échec du FnacBook inspiré pourtant du Kindle avec un écosystème intégré. Chez Bookeen, on s’existe aussi avec le Cybook Odyssey faisant remarquer que « quand Amazon débarque dans un pays, il y a un avant et un après ». Chez Virgin, on prévoit l’explosion du marché, l’Ipad 2 étant le fer de lance.


Un livre plus vrai que nature ?

C’est tout aussi difficile de faire l’éloge d’une interface plutôt qu’une autre. Hormis le loisir de pouvoir grossir les caractères et l’intérêt du dictionnaire intégré, le reste relève un tantinet de l’accessoire.
La recherche par mot-clef fait bondir Roger Chartier, professeur au Collège de France et historien des pratiques culturelles : « Le lecteur n'a évidemment pas attendu la liseuse pour sélectionner des extraits. Mais le numérique, qui permet de retrouver facilement des fragments de texte par le biais des recherches par mots-clés et par thèmes, encourage une lecture éclatée et discontinue, alors que le papier impose, ne serait-ce que par sa forme, un minimum de contextualisation. Il devient de plus en plus difficile de percevoir un livre comme une œuvre cohérente, singulière et originale. »
Chartier souligne par ailleurs que, sous une forme numérique, le livre n'est plus un objet significatif mais un fichier informatique qui « bouleverse l'immédiate perception classificatoire de la culture écrite. » Sous la forme papier, il suffit de regarder un ouvrage pour comprendre le genre de son texte. « La couverture, le format, la police de caractères offrent des données immédiates de repérage : même dans une langue étrangère, on distingue facilement un livre universitaire savant d'un roman à l'eau de rose. »
Cependant, Amazon n’a pas négligé la question. L'allure du livre papier est aussi respectée : même couverture, même typographie, même mise en page, même quatrième. Amazon a tout fait pour que les utilisateurs du Kindle retrouvent les petits plaisirs de la lecture papier. Pour ceux qui cornent les pages pour les marquer, le Kindle dessine un petit triangle en haut à droite de la page électronique. Pour ceux qui placent un marque-page, le Kindle s'ouvre à la dernière page lue. Pour ceux qui surlignent des passages et ajoutent des notes, il peut tracer un trait et proposer un clavier pour rédiger quelques mots dans la marge. Cette dernière fonction n’est pas l’apanage du Kindle, toutes les liseuses le proposent de plusieurs façons, Sony propose les notes manuscrites à main levée.
Sur le blog de La Feuille, un commentaire judicieux pose une question toute simple : « À qui les appareils de lecture électronique sont-ils destinés ? Ces appareils semblent avoir pour principal atout de contenir un grand nombre d’informations dans un petit volume. Des livres, mais aussi des articles, des notes manuscrite scannées… l’outil rêvé des universitaires et de ceux qui se retiennent difficilement d’emporter une bibliothèque avec eux lorsqu’ils montent dans un train ou un avion !
Si je lis, chez moi, dans les transports en commun, ou en vacances, à quoi bon remplacer le livre par un appareil de lecture ? »
En effet, qui a besoin de tant de gadgets ? Combien sommes-nous à vouloir mettre une note de lecture ? Quelle est la nécessité d’avoir 1400 ouvrages disponibles à toute heure alors que la moyenne nationale est de trois livres lus par français et par an ? On y ajoute le fait qu’une liseuse dérobée et toute une bibliothèque se retrouve dérobée de la même manière, ou qu’une liseuse qui tombe des mains se retrouve avec l’écran fêlé au mieux, en morceaux au pire, alors qu’il suffit de ramasser un livre tombé et continuer à lire !


Les révolutions sont faites pour changer les habitudes de demain

A en croire le Centre national du livre, le livre papier a encore des arguments pour défendre sa place. « La révolution numérique a bouleversé beaucoup plus rapidement de nombreuses pratiques culturelles comme la musique, le cinéma et la photographie, tandis que le livre semble encore à l’écart, mais pour combien de temps ? »
Sur son site, le CNL publie un résumé des résultats d’une étude confiée à Ipsos MediaCT sur ce thème. La coexistence du papier et du numérique est le point majeur qui en ressort, bien que, d’un côté, l’essor du numérique soit irréversible et, d’un autre côté, la moitié des sondés déclare que le livre papier restera le principal support de lecture. Vient ensuite la question du prix, les contenus numériques sont jugés moins chers.
Le défaut de cette étude qui se veut rassurante sur un site officiel du secteur livre est tout d’abord sa période d’étude, 2009-2010. Or, ce qui est certain dans l’évolution du numérique, si l’on prend pour exemple les autres pratiques, la population concernée n’est pas forcément la population actuelle. Bien que certains défendent des principes parfois justifiés, les habitudes sont appelées à changer. Les mutations de la lecture seront visibles dans les générations futures. L’essor du numérique mise en particulier sur l’avenir et non pas sur le présent. Les générations futures vont s’y adapter avec autant d’évidence que nous nous sommes adaptés au téléphone cellulaire que certains juraient ne jamais posséder au nom d’une certaine liberté.
Si le prix du numérique était jusqu’ici légèrement inférieur à celui du papier, la TVA sur le livre passera à 7% à partir du 1er avril 2012 (contre 5,5%). En revanche, la TVA numérique, actuellement fixée à 19,6%, devrait passer elle à 7% le 1er janvier 2012. Il deviendra alors difficile de négliger la différence de prix entre les deux supports : environ 20 euros pour le Goncourt 2011 version papier, L'Art français de la guerre, d'Alexis Jenni, et 17 euros pour le format ePub.


Liseuses à Noël, TVA à Pâques !

Malgré toutes les bonnes volontés, il sera difficile de rester optimistes face à ces évidentes mutations. Le secteur du livre papier est appelé à disparaître parce que l’économie qui l’entoure est en affaiblissement constant. Ce ne sont pas les quelques nostalgiques qui voudront voir de vrais livres trôner sur leurs étagères qui vont réussir à la redresser. En témoigne la mauvaise santé des imprimeurs qui ne pourront pas tenir le coup longtemps. En témoigne la mauvaise politique national et régionale qui propose de maigres formations au numérique pour noyer encore plus le petit éditeur déjà à fond dans sa structure. En témoigne la sourde oreille des pouvoirs publics et l’adoption de l’option haute de la TVA européenne (7 %), à égalité avec l’Allemagne, alors que d’autres pays comme l’Espagne et l’Italie sont à 4 % tandis que la taxe du Royaume uni sur le livre n’existe pas. En témoigne la multiplication des propositions de cadeaux et d’objets à offrir. En témoigne également l’attitude du consommateur qui préfère dépenser 45 euros dans un jeu vidéo plutôt que 20 euros dans un livre pour glisser un cadeau sous le sapin.
A n’en pas douter, la disparition du livre papier est sur une bonne voie comme l’ont été les disparitions prémonitoires de certains métiers du livre. Les libraires sont certes inquiets d’une nouvelle TVA qu’ils qualifient comme « l’attaque la plus concrète contre le livre papier », ils savent surtout qu’ils seront le prochain sacrifice sur l’autel de l’économie du livre, assistant impuissant à l’invasion des liseuses et des tablettes électroniques pour Noël et l’avènement de l’estocade à 7 % pour Pâques.