1.2.11

Manifestations en Egypte : ce que « Hitler » veut dire


Des milliers d’Égyptiens protestent actuellement contre le régime de Hosni Moubarak. Après quelques jours de soulèvement, les manifestants s’organisent pour afficher leurs idées. C’est Libération qui en fait état dans son édition en ligne, prenant pour exemple la diversité des banderoles, nombreuses à côté de simples feuilles de papier imprimées et des cartons peints à même le sol. Le journaliste souligne les pancartes écrites en anglais et en français, clairement affichées à l’attention de l’occident. «We don’t need you anymore, Moubarak» ou alors «Game over», «Get out», «Dégage», «Leave», «Pars et laisse-nous voir la lumière», «Hit the road, Hosni» ou encore «America is supporting our clown». Il suffit d’une revue de la presse française pour en être convaincu à travers les images publiées, de nombreuses illustrations témoignent en effet des revendications écrites, à côté des drapeaux égyptiens.
En dehors des valeurs sociales et significations politiques, il faut reconnaître qu’il n’y a là rien de nouveau. Il y a quelques jours, les mêmes écrits étaient affichés avec le nom de Ben Ali, comme ils le sont également dans les mouvements sociaux français, à l’adresse d’un ministre ou d’un homme politique, au lendemain d’une loi contestée.

Une photographie mérite cependant que l'on s’y attarde (voir ci-dessus). Elle pourrait semer le doute tellement la lumière semble irréelle. On est tenté de croire que Photoshop est passé par là. J’ose croire que non !
Sur cette photo, un homme, porté sur les épaules d’un autre, brandit une affiche de format supérieur aux capacités d’une imprimante couleur « domestique ». L’on suppose alors qu’il s’agit d’une affiche « officielle » du président égyptien sur laquelle son portrait est grimé en Hitler. C’est donc une pièce unique, c’est dire l’infime probabilité d’être saisie par un photographe. Aucune mention écrite n’est apportée à cette image. Il est juste question de comprendre que Moubarak, comparé à Hitler, est un infâme dictateur.

Et pourtant, Hitler, jusqu'au là, faisait bonne figure dans le monde arabe. Cette comparaison est, pour le moins, étonnante.

Il est difficile de faire le bilan des thèses et études qui ont décortiqué la propagande nazie au Moyen-Orient et ce qu’il en reste aujourd’hui. L'Histoire rapporte une rencontre entre Hitler et le grand mufti de Jérusalem, Haj Amin el-Husseini, où se dernier affirmait que les juifs étaient les ennemis communs de l’islam et de l'Allemagne nazie. Hitler expose certains projets stratégiques au Mufti, notamment, celui d’atteindre la porte sud du Caucase et la libération de la région par l’extermination des juifs vivant sous la protection britannique dans les pays arabes. De ce fait, les efforts d’implantation de l’état juif en Palestine seraient réduits à néant. Les Arabes, séduits, soutiennent Hitler et des unités entières de musulmans, les plus actives étant en Bosnie, sont mises au service des Walfen SS. Hasan al-Banna, fondateur des Frères Musulmans ne tarit pas d’éloges sur el-Husseini, « l’un des Arabes favoris de Hitler »

Daniel Pipes, journaliste néoconservateur américain, associe toujours le Moyen-Orient moderne avec le nazisme. Ce fervent fidèle à la politique de Georges Bush au Porche Orient et à la politique de colonisation de l’état d’Israël, refuse l’idée de la création de l’état palestinien et exprime régulièrement ses regrets sur le manque de fermeté de Tel-Aviv vis-à-vis des Palestiniens. Il détaille dans un article publié sur son site la corrélation faite entre des citations du Coran (Sourate 5:82 : « Vous ne rencontrerez pas de plus grand ennemi des croyants que les Juifs ») et les paroles de Hitler (« En résistant aux Juifs partout, je combats pour l’œuvre du Seigneur »). Il déplore par là l’enracinement des idées nazies et leurs héritages idéologiques. Cependant, le soutien américain à l’Irak d’un autre dictateur, Saddam Hussein, contre l’Iran voisin avait été amplement défendu par Daniel Pipes, entre 1986 à 1993, rédacteur en chef du journal Orbis. Cette alliance fut ensuite qualifiée d’alternative pour être mieux oubliée.

Matthias Küntzel, écrivain allemand spécialisé en science politique, consacre l’essentiel de ses travaux aux liens entre l'islamisme et l'antisémitisme (notamment le nazisme). Son livre édité en 2002, Djihad und Judenhaas (traduit en anglais en 2007 sous le titre Jihad and Jew-Hatred : Islamism, Nazism and the Roots of 9/11, en français en 2009 sous le titre Djihad et la haine des Juifs) s’emploie à démontrer l’influence permanente des idées nazies sur les islamistes. Selon lui, ce sont ces idées qui ont conduit à la politique des attentats meurtriers depuis septembre 2011.

Pendant ce temps, et de façon peu médiatique, un rendez-vous historique fut donné le 1er février à plus de cent personnalités juives, chrétiennes et musulmanes, et des représentants de nombreux pays notamment du Moyen-Orient et d’Afrique. La visite, parrainée par l'Unesco et la mairie de Paris, était organisée dans le cadre du projet Aladin, lancé en 2009 par plus de 200 personnalités d'Europe et du monde arabo-musulman pour promouvoir des rapprochements interculturels et rendre disponibles en arabe, en persan et en turc des informations objectives sur la Shoah. Un hommage fut rendu aux victimes de l'Holocauste sur le site du camp nazi d'Auschwitz-Birkenau.

Au Liban, sur fond de tensions après la nomination du nouveau premier ministre, le projet de rénovation du cimetière juif de Beyrouth est en cours d’adoption. La violence des relations entre Israël et le Liban, passée ou récente, n'incite pas forcément les Libanais à faire un amalgame. Bien qu’il ait été abîmé par les différents bombardements qu’a connu la ville, le cimetière n’a jamais été vandalisé. Ce projet est dans les mains du Conseil communal juif de Beyrouth qui a mené à bien la récente restauration de la synagogue de Maghen Abraham dans le centre ville de la capitale libanaise, avec l’aide de donateurs et de Solidere.

En parallèle de l’actualité égyptienne, les Frères Musulmans sont pointés du doigt avec crainte par Israël. Les autorités israéliennes n'ont de cesse d’inviter les Etats-Unis et les pays européens à soutenir la stabilité du régime en place. Toute la presse israélienne considère le parti islamiste comme vainqueur évident de la révolte égyptienne si elle arrive à ses fins, évoquant sans trop y croire une troisième voie menée par Mohamed El Baradei, le leader du mouvement réformiste. Des analystes vont même jusqu’à accuser Barack Obama d’abandonner la région aux mains des ennemis d’Israël après la dégradation de l’alliance avec la Turquie. Pour assurer la tranquillité de l’état juif, les dirigeants israéliens espèrent le maintien de Hosni Moubarak, représenté ici, avec une improbable ironie, en Adolphe Hitler, l’instigateur de la Solution finale et supposé modèle islamiste. De cette manière, ce manifestant porte en lui un espoir qui en cache beaucoup d’autres…