27.12.11

Joyeux Noël, ou la mort annoncée du livre papier ?

La Liseuse (détail) de Jean Honoré Fragonard (1772)
En janvier 2011, le Monde Magazine publiait une des réflexions de Robert Darnton sur l’avenir du livre et les enjeux de la numérisation. Darnton y est présenté comme LE spécialiste mondial de l'histoire du livre. Il y a de quoi ! A 70 ans, ce new-yorkais dirige la bibliothèque de l'Université d'Harvard, soit la première bibliothèque universitaire du monde (17 millions de livres aujourd'hui et 400 millions de manuscrits et archives). Dans la foulée, beaucoup de ces propos ont été repris pour mettre du baume au cœur des amoureux du papier : « Le livre numérique ne chasse pas le livre imprimé, il le renforce ». Voilà qui fait plaisir, de voir enfin deux frères, inavoués ennemis, œuvrant mutuellement pour leurs avenirs main dans la main.
Annick Cojean, qui signe l’entretien, étaye cette thèse en précisant que les maisons d’édition constatent que plus on lit de livres sur une liseuse, plus on achète de livres imprimés. Pour quelle raison ? Est ce parce qu’une liseuse est si peu pratique pour la lecture ? L’auteur ne le dira pas. L’on se contentera de comprendre que le livre numérique aide à la survie du livre papier, « au moins pendant un certain temps ». Précision de taille.


La lente progression des catalogues du livre numérique français

C’est difficile de faire la synthèse, en France, des catalogues de livres électroniques. Ils gagnent certes de l'importance avec la timide refonte de l’édition française, mais les propositions ne sont pas si généreuses qu’on veut bien nous laisser croire. Sur le site Amazon, 45000 titres français sont disponibles, contre 900000 en anglais, si on compte les ouvrages libres de droits bradés pour quelques euros quand ils ne sont pas carrément gratuits.
L’édition contemporaine est portée à bout de bras par quelques croyants de la première heure. Comment ne pas citer François Bon ? Dans un chat avec les lecteurs en ligne de L’Express, le créateur de Publie.net, une maison d'édition numérique, annonce en toute sérénité la péremption du terme « livre » lui-même. Il invite les auteurs à se bouger pour apprendre par eux-mêmes à maitriser le web comme domaine d’édition et de diffusion. Au livre relié, il préfère le « mini-site » avec fichiers xml, métadonnées onix et masques css  On est bien loin de l’odeur du papier chère aux narines de Frédéric Beigbeder !
Comme chaque année, le Salon du livre de Paris multiplie les effets d’annonce. Sauf que les conférences proposées sont souvent convenues et pour les grandes maisons d’édition, il est tout d’abord question de remplir les stands par des objets concrets, donc de livres imprimés. Comme le signale Hubert Guillaud sur son blog du Monde, La feuille : « Face aux éditeurs traditionnels (qui ne sont pas inactifs sur le sujet, mais qui sont souvent moins dynamiques pour montrer ce qu'ils font que bien des petits acteurs), on compte désormais de nombreux projets déjà structurés (citons au hasard Izneo et AveComics, Immateriel, ePagine, Feedbooks, Babelio...), et de nombreuses petites maisons d'éditions numériques - souvent pure player - conquérantes (Publie.net, Bragelonne, NumerikLivre, Smartnovel, StoryLab...) - mais fragiles (comme le montre l'échec de Leezam). »
Mais quand le ministre de la culture, François Mitterand, vante le mérite du numérique, il se félicite d’y trouver de grands noms comme Julien Gracq alors qu’il n’existait pas de Gracq en diffusion numérique. On a un peu du mal à y croire…


La valse des liseuses

C’est difficile aussi de faire la synthèse de ce qui a été dit et écrit sur l’échec ou la réussite de certaines liseuses, sur l’échec ou la réussite des systèmes économiques et de diffusion qui y ont été associés. Les consommateurs et les utilisateurs ont des préférences souvent personnelles, certaines dépendantes du budget, d’autres des tendances. Les experts prédisent cependant à la liseuse le titre convoité du « top » cadeau électronique des fêtes de fin d'année. L'institut d'études marketing GfK, prévoit 100 000 achats pour Noël en France vu les gesticulations des fabricants à l’approche des fêtes : Amazon lance son Kindle en français malgré son système économique « fermé » observé sur le marché américain, la Fnac lance également son Kobo après l'échec du FnacBook inspiré pourtant du Kindle avec un écosystème intégré. Chez Bookeen, on s’existe aussi avec le Cybook Odyssey faisant remarquer que « quand Amazon débarque dans un pays, il y a un avant et un après ». Chez Virgin, on prévoit l’explosion du marché, l’Ipad 2 étant le fer de lance.


Un livre plus vrai que nature ?

C’est tout aussi difficile de faire l’éloge d’une interface plutôt qu’une autre. Hormis le loisir de pouvoir grossir les caractères et l’intérêt du dictionnaire intégré, le reste relève un tantinet de l’accessoire.
La recherche par mot-clef fait bondir Roger Chartier, professeur au Collège de France et historien des pratiques culturelles : « Le lecteur n'a évidemment pas attendu la liseuse pour sélectionner des extraits. Mais le numérique, qui permet de retrouver facilement des fragments de texte par le biais des recherches par mots-clés et par thèmes, encourage une lecture éclatée et discontinue, alors que le papier impose, ne serait-ce que par sa forme, un minimum de contextualisation. Il devient de plus en plus difficile de percevoir un livre comme une œuvre cohérente, singulière et originale. »
Chartier souligne par ailleurs que, sous une forme numérique, le livre n'est plus un objet significatif mais un fichier informatique qui « bouleverse l'immédiate perception classificatoire de la culture écrite. » Sous la forme papier, il suffit de regarder un ouvrage pour comprendre le genre de son texte. « La couverture, le format, la police de caractères offrent des données immédiates de repérage : même dans une langue étrangère, on distingue facilement un livre universitaire savant d'un roman à l'eau de rose. »
Cependant, Amazon n’a pas négligé la question. L'allure du livre papier est aussi respectée : même couverture, même typographie, même mise en page, même quatrième. Amazon a tout fait pour que les utilisateurs du Kindle retrouvent les petits plaisirs de la lecture papier. Pour ceux qui cornent les pages pour les marquer, le Kindle dessine un petit triangle en haut à droite de la page électronique. Pour ceux qui placent un marque-page, le Kindle s'ouvre à la dernière page lue. Pour ceux qui surlignent des passages et ajoutent des notes, il peut tracer un trait et proposer un clavier pour rédiger quelques mots dans la marge. Cette dernière fonction n’est pas l’apanage du Kindle, toutes les liseuses le proposent de plusieurs façons, Sony propose les notes manuscrites à main levée.
Sur le blog de La Feuille, un commentaire judicieux pose une question toute simple : « À qui les appareils de lecture électronique sont-ils destinés ? Ces appareils semblent avoir pour principal atout de contenir un grand nombre d’informations dans un petit volume. Des livres, mais aussi des articles, des notes manuscrite scannées… l’outil rêvé des universitaires et de ceux qui se retiennent difficilement d’emporter une bibliothèque avec eux lorsqu’ils montent dans un train ou un avion !
Si je lis, chez moi, dans les transports en commun, ou en vacances, à quoi bon remplacer le livre par un appareil de lecture ? »
En effet, qui a besoin de tant de gadgets ? Combien sommes-nous à vouloir mettre une note de lecture ? Quelle est la nécessité d’avoir 1400 ouvrages disponibles à toute heure alors que la moyenne nationale est de trois livres lus par français et par an ? On y ajoute le fait qu’une liseuse dérobée et toute une bibliothèque se retrouve dérobée de la même manière, ou qu’une liseuse qui tombe des mains se retrouve avec l’écran fêlé au mieux, en morceaux au pire, alors qu’il suffit de ramasser un livre tombé et continuer à lire !


Les révolutions sont faites pour changer les habitudes de demain

A en croire le Centre national du livre, le livre papier a encore des arguments pour défendre sa place. « La révolution numérique a bouleversé beaucoup plus rapidement de nombreuses pratiques culturelles comme la musique, le cinéma et la photographie, tandis que le livre semble encore à l’écart, mais pour combien de temps ? »
Sur son site, le CNL publie un résumé des résultats d’une étude confiée à Ipsos MediaCT sur ce thème. La coexistence du papier et du numérique est le point majeur qui en ressort, bien que, d’un côté, l’essor du numérique soit irréversible et, d’un autre côté, la moitié des sondés déclare que le livre papier restera le principal support de lecture. Vient ensuite la question du prix, les contenus numériques sont jugés moins chers.
Le défaut de cette étude qui se veut rassurante sur un site officiel du secteur livre est tout d’abord sa période d’étude, 2009-2010. Or, ce qui est certain dans l’évolution du numérique, si l’on prend pour exemple les autres pratiques, la population concernée n’est pas forcément la population actuelle. Bien que certains défendent des principes parfois justifiés, les habitudes sont appelées à changer. Les mutations de la lecture seront visibles dans les générations futures. L’essor du numérique mise en particulier sur l’avenir et non pas sur le présent. Les générations futures vont s’y adapter avec autant d’évidence que nous nous sommes adaptés au téléphone cellulaire que certains juraient ne jamais posséder au nom d’une certaine liberté.
Si le prix du numérique était jusqu’ici légèrement inférieur à celui du papier, la TVA sur le livre passera à 7% à partir du 1er avril 2012 (contre 5,5%). En revanche, la TVA numérique, actuellement fixée à 19,6%, devrait passer elle à 7% le 1er janvier 2012. Il deviendra alors difficile de négliger la différence de prix entre les deux supports : environ 20 euros pour le Goncourt 2011 version papier, L'Art français de la guerre, d'Alexis Jenni, et 17 euros pour le format ePub.


Liseuses à Noël, TVA à Pâques !

Malgré toutes les bonnes volontés, il sera difficile de rester optimistes face à ces évidentes mutations. Le secteur du livre papier est appelé à disparaître parce que l’économie qui l’entoure est en affaiblissement constant. Ce ne sont pas les quelques nostalgiques qui voudront voir de vrais livres trôner sur leurs étagères qui vont réussir à la redresser. En témoigne la mauvaise santé des imprimeurs qui ne pourront pas tenir le coup longtemps. En témoigne la mauvaise politique national et régionale qui propose de maigres formations au numérique pour noyer encore plus le petit éditeur déjà à fond dans sa structure. En témoigne la sourde oreille des pouvoirs publics et l’adoption de l’option haute de la TVA européenne (7 %), à égalité avec l’Allemagne, alors que d’autres pays comme l’Espagne et l’Italie sont à 4 % tandis que la taxe du Royaume uni sur le livre n’existe pas. En témoigne la multiplication des propositions de cadeaux et d’objets à offrir. En témoigne également l’attitude du consommateur qui préfère dépenser 45 euros dans un jeu vidéo plutôt que 20 euros dans un livre pour glisser un cadeau sous le sapin.
A n’en pas douter, la disparition du livre papier est sur une bonne voie comme l’ont été les disparitions prémonitoires de certains métiers du livre. Les libraires sont certes inquiets d’une nouvelle TVA qu’ils qualifient comme « l’attaque la plus concrète contre le livre papier », ils savent surtout qu’ils seront le prochain sacrifice sur l’autel de l’économie du livre, assistant impuissant à l’invasion des liseuses et des tablettes électroniques pour Noël et l’avènement de l’estocade à 7 % pour Pâques.

8.11.11

Interview Sarkozy/Obama : on ne peut plus s’asseoir comme on veut !


La semaine dernière, vendredi 4 novembre, a eu lieu une interview croisée de Nicolas Sarkozy et Barack Obama sur les chaines de la télévision française. Une première ! Le décor était protocolaire : un fond bleu avec le logo du G20 ; les drapeaux européen, américain et français ; deux fauteuils de style Empire parfaitement juxtaposés pour les deux présidents ; et deux animateurs : Laurance Ferrari et David Pujadas.

Bien que ce ne soit un secret pour personne, rappelons que Barack Obama est beaucoup plus grand de taille que Nicolas Sarkozy. Et pourtant, bien qu’un grand debout est aussi grand assis, à l’écran, les deux présidents étaient alignés au cordeau.
La recette est celle-ci :
- le plus petit se tient droit, les fesses calées au fond du fauteuil.
- Le plus grand s’avachi dans son fauteuil, le dos légèrement courbé.

S’il est de coutume, de nos jours, de maitriser l’image et d’imposer des détails superflus au protocole – jusqu’à ne plus pouvoir s’assoir comme on veut ! –, l’exercice infligé à Obama pour être au « niveau » de Sarkozy est pour le moins inhumain. Le président américain, comme le président français, n’a pas bougé son corps, ni changé sa posture durant la totalité de l’interview télévisée. Obama était tassé sur lui même, la jambe droite repliée pour tromper l’écrasement du président américain dans son fauteuil, les coudes inconfortablement posés sur l’avant des accoudoirs. Alors, que Sarkozy avait les mains posées sur ses genoux, les jambes droites et parallèles, dans l’axe du bassin.


Sur les photos ci-dessus, les lignes A et B montrent l’exact alignement des deux têtes. La ligne C montre que le bassin d’Obama est plus rentré dans son siège que celui de Sarkozy. La ligne E montre le décalage entre l’assise d’Obama et l’assise de Sarkosy. Enfin, les lignes F, G et H permettent de constater que les fauteuils étaient parfaitement disposés.

Les deux positions sont restées intactes jusqu’à la fin. A la dernière minute, 20h36, Sarkozy lorgne la main droite de son homologue. Dans un geste irrésistible, il lève sa main gauche pour saisir la main d’Obama alors que ce dernier se dépliait enfin, il redressait la jambe droite pour se mettre debout. Sarkozy tente de lever alors les deux mains jointes en signe de grande gratitude, d’une hypothétique victoire sur l’opinion publique, d’une certaine satisfaction. Obama accomplit le geste forcé et surpris.

2.9.11

Adonis déçoit la révolution syrienne et reçoit le prix Goethe

Alors que les manifestations continuent à être réprimées dans le sang en Syrie, le poète d'origine syrienne, Ali Ahmed Saïd Esber, dit Adonis, a reçu le prix Goethe, dimanche à Francfort, l'une des récompenses les plus prestigieuses du monde de la poésie décernée tous les trois ans en Allemagne à un artiste pour l'ensemble de son œuvre. Ce prix est systématiquement remis un 28 août, jour de l'anniversaire de la naissance de Goethe. A 81 ans, Adonis devient le premier poète arabophone ainsi distingué.
« Le comité de sélection considère Adonis comme le poète arabe le plus important de sa génération et il lui a attribué ce prix en raison de son œuvre cosmopolite et de son apport à la littérature internationale », rapporte l’agence Reuters. « Adonis a diffusé les idées européennes modernes dans les cercles culturels arabes », a précisé le jury pour expliquer son choix.
Cette distinction a tout pour être un geste culturel politiquement engagé et aurait pu habilement prendre l’allure d’un signe d’encouragement à l’adresse du peuple syrien dans la conduite de sa révolution. Mais les positions d’Adonis à l’égard de la culture arabe, à l’égard du printemps arabe et à l’égard de la révolution syrienne ne vont pas dans ce sens. Le poète a même déçu la révolution.

« Un peuple en voie d'extinction »

Né en 1930 dans le village montagneux de Qassabin, près de Lattaquié, ville syrienne des bords de la Méditerranée, Adonis s’est engagé très tôt dans la poésie. En 1947, à l’âge de douze ans, il tente même, sans succès, de se joindre à l'assemblée des poètes locaux pour honorer le président syrien Choukri al-Kouwatli, Il réussi malgré tout à attirer l’attention du Président qui lui paye une bourse afin d’étudier dans les meilleurs écoles. Il deviendra poète vantant la modernité et critique engagé dans la création contemporaine.
Après avoir été emprisonné en 1955 pour appartenance au Parti nationaliste syrien, qui préconise une grande nation syrienne au Moyen-Orient, il s’enfuit pour Beyrouth où il fonde plusieurs revues dans le but de libérer la poésie arabe de ses traditions et rejoindre la création internationale.
Quand la guerre éclate au Liban en 1975, il se réfugie à Paris et devient le représentant de la Ligue arabe à l'UNESCO. De là, il multiplie ses charges contre la tradition poétique arabe et, sans devenir véritablement engagé, il dénonce la dictature et la misère dans les sociétés arabes. À l’approche des grands prix tel que le Nobel qu’il convoite ouvertement, il n’hésite pas à exhorter les Arabes à prendre leur destin en main.
En 2001, il met en garde les dirigeants arabes lors d'une interview accordée à la Deutsche Welle : « Si la situation politique ne change pas dans le monde arabe, si nos dirigeants ne pensent pas au bien-être du peuple, s'ils ne se préoccupent que de rester au pouvoir, s'ils considèrent que le peuple n'est qu'un instrument du pouvoir alors qu'au contraire le pouvoir est un instrument pour le peuple, en ce cas, ils vont devoir faire face à des catastrophes encore difficiles à imaginer. »
En 2007, il accorde une interview à la chaîne Al-Arabiya, et surprend en annonçant la mort de la culture arabe : « Nous sommes un peuple en voie d'extinction. [...] Nous n'avons plus la capacité créative d'édifier une grande société humaine ni de participer à la construction du monde. » Pris de court, les intellectuels arabes s’en prendront à son pessimisme et chercheront à oublier une telle bévue.

Adonis, issu de la minorité alaouite, comme El-Assad

Malgré l’occasion donnée à l’aube du « Printemps arabe », Adonis n’est pas au rendez-vous. Lorsque la révolution ébranle les dictatures en Tunisie et en Egypte, il n’accorde aucun crédit à ce que les peuples avaient accompli et qualifie les événements de « rébellion de la jeunesse ».
En suivant, ses compatriotes syriens se soulèvent contre le régime oppresseur. Le moins que l’on pouvait attendre d’un intellectuel, dans de pareilles circonstances, est de se ranger vite aux côtés de ses compatriotes et de saluer leur courage. Ce qu’il ne fait pas. Il expose son pessimisme dans une chronique qu’il a signé fin mars intitulée : A la lumière du moment syrien actuel et met en avant la possibilité d'un scénario à l'irakienne. Le poète défend, fidèle à ses idées, une laïcité et la nécessité d’une séparation entre religion et politique pour ne mettre sur le compte des révoltes que l’avènement de l’islamisme. Il est persuadé que seule la séparation de l'Etat et de la religion permettra à la politique, mais aussi à la société, de se moderniser dans les pays arabes.
Bien que toutes les inquiétudes soient justifiées, que la présence d’islamistes soit crainte par les révolutionnaires eux-mêmes, il aurait été de meilleur augure que le poète qui se voulait révolutionnaire épouse la révolution de son peuple. Rien que pour étouffer le doute que la confession alaouite qu’il partage avec le président El-Assad ne puisse le ranger de facto auprès de son leader.

Des déclarations tièdes et tardives

Les critiques sur son ambiguïté fusent. Des intellectuels arabes et en particulier syriens l’interpellent, à l’instar de la romancière syrienne Maha Hasan : « Aujourd'hui vous devez être plus clair, plus précis et plus direct en disant la vérité sur ce qui se passe en Syrie. [...] C'est votre dernière chance », écrit-elle dans un article paru en avril dans le quotidien libanais, Al-Hayat. Adonis s’exprime pour la deuxième dans un article, intitulé Le moment syrien, à nouveau, qui n’arrange rien à rien ; une nouvelle charge contre « une politique dirigée au nom de la religion […] violente et exclusive ». Il insiste fermement sur ce qu’il appelle la révolution des imams, loin de la réalité des révoltes d'abord éclatées sur les campus universitaires.
En juin, dans une lettre ouverte publiée dans le quotidien libanais As-Safir, le poète syrien appelle enfin le président El-Assad à démissionner tout en demandant à l'opposition d'adopter une idéologie strictement laïque. Il demande au Président de « remettre la décision au peuple ». Il réitère sa position dans un entretien publié en août par le journal koweïtien Al-Raï : « Le président Assad devrait faire quelque chose. Si j'étais à sa place, je quitterais la présidence. »
Ces déclarations ne calment pas la colère de ceux qui l’attendaient au tournant. Dans ces interventions ne figure aucune allusion aux massacres perpétrés par le régime et aucun hommage n’est rendu aux victimes de la répression. Sa lettre ouverte est publiée alors que le monde découvre l’horrible torture, jusqu’à la mort, de l’adolescent Hamza Al-Khatib.

La cérémonie de remise du prix (déjà attribué à Pina Bausch, Ingmar Bergman, Ernst Jünger, Thomas Mann ou encore Hermann Hesse) a eu lieu le 28 août 2011. Ce jour là, les forces du régime syrien ont ouvert le feu dans une localité près d'Idleb, dans le sud-ouest, tuant deux personnes et en blessant neuf autres, portant à 2200 le nombre de morts par la répression.

2.7.11

Cantat sur la scène de Mouawad : d'une tragédie, l'autre…

Quand Wajdi Mouawad envoie sa lettre à Bertrand Cantat alors que ce dernier était en prison, on imagine volontiers son contenu en relisant Sophocle. Ses mots pourraient être : « Heureux ceux qui ont vécu à l'abri des maux ! Quand une demeure, en effet, a été frappée divinement, il ne manque, jusqu'à leur dernière postérité, aucune calamité à ceux-ci. » Sans doute que Mouawad voudrait guérir le mal par le mal, ramener Cantat dans la réalité de sa tragédie en le plaçant au cœur de celle des Femmes de Sophocle, en réservant pour lui une place de choix, l'as du chœur. Sans doute que Mouawad voudrait faire renaître un demi-dieu déchu, mettant en scène finalement son retour, cernant le sujet dans le cadre implacable des métaphores des tragédies grecques. La vie de Cantat est une tragédie, son retour en devient une. Par une intuition supposée, pour le moins géniale, le metteur en scène veut l'exorciser et le ramener à la vie.

De la réinsertion de Cantat et de son retour

Qui ne s'est pas posé la question de ce choix ? Qui n'avait pas une réponse ? Les réactions se sont vite déchaînées, laissant la place à des indignations pour enfin devenir une polémique habilement résumée sur Rue89 par Nolwenn Le Blevennec : « Bertrand Cantat divise toujours le monde en deux ». Je le suis moi aussi, partagé en deux.
Car s'il est acquis que tous avons droit à une réinsertion, celle-ci s'annonce déroutante. D'abord en concert, où l'exhibition est de mise, ensuite par la fascination d'un public chez qui l'idole implante des idées rêvées. S'il s'agit bien d'une réinsertion, elle n'est pas anodine.
Isabelle Monnin dans le Nouvel Obs rapporte clairement pour sa défense : « Il serait fleuriste, nous dit-on, que les choses seraient plus simples. Oui, peut-être. Mais il est chanteur professionnel depuis ses vingt ans. De sa vie, il n'a fait que cela : composer, chanter, donner des concerts, jusqu'à devenir une star incontestée du rock français ».
A bien y réfléchir, Monnin a raison, mais pour avoir plus souvent écouté Cantat parler que chanter, Monnin a tort. Cantat n'a pas fait que cela, Cantat fût aussi un militant engagé, un militant défendant des idées derrière lesquelles une génération s'est ralliée. En cela, Cantat était une icône sociale, idéologique et politique, interpellant Messier sur ses velléités capitalistes, la France sur ses droits de l'Homme, le mondialisme sur des scènes et des tribunes altermondialistes.
Il n'était pas fleuriste certes, mais il n'était pas que chanteur, il est aussi valeur d'exemple.
« Une génération n'en sauve pas une autre génération, mais toujours quelque Dieu l'accable et ne lui laisse aucun repos. Une lumière brillait encore, dans la maison d'Oedipe, sur la fin de sa race ; mais voici qu'elle est moissonnée, insensée et furieuse, par la faux sanglante des Dieux souterrains. » (Sophocle)

Le salut du théâtre ?

Alors, le salut de Cantat viendrait-il du théâtre ? C'est en tout cas ce que Mouawad semble vouloir mettre à exécution en l'associant tout bonnement à une trilogie de tragédies qui oppose la vie à la mort, le bien au mal, la haine à l'amour, le pardon à la vengeance. Si le programme n'est pas une thérapie, il en a tout l'air. Car ce qu'on suppose être écrit dans la lettre de Moawad à Cantat est ce que ce dernier chantera sur des riffs de guitare rock en guise de chœur pour les trois pièces.
Alors, le salut de Cantat viendrait-il du théâtre ? Ou bien « Cantat a-t-il le droit au salut du théâtre ? » comme le demande Alexandre Demidoff dans Le Temps après l'indignation provoquée par l'annonce de sa présence à la Comédie de Genève l'automne prochain et démentie aussitôt par l'institution. Demidoff approuve la venue du chanteur pour deux raisons au moins : « S'il renaît aujourd'hui à la scène, ce n'est pas sous ses habits d'autrefois, ceux adulés du groupe Noir Désir. Mais sous ceux d'un chœur antique, ces anonymes qui dans les pièces de Sophocle assistent à la folie des hommes, à la chute des héros. Cet engagement fait écho à ce qu'il vit, il s'inscrit, sans doute, dans un chemin de croix personnel. »
Il s'agit donc bel et bien d'une rédemption ! Et Cantat, cité dans ce même article, avoue tout de go : « Sophocle n'est pas seulement un spectacle, mais un dialogue avec nos ombres. ». Cantat en a deux et voudrait enfin « prier les ombres souterraines de [le] pardonner ».

Sur les planches d'un théâtre bordelais à Cenon

Les polémiques sur l'arrivée de Cantat sur la scène de Mouawad se sont enchainées dans un effet domino. Dans le désordre : le Québec, Barcelone, Avignon, Genève… et sans doute d'autres viendront s'ajouter. Sauf chez lui, à Bordeaux. René Solis s'étonnait dans Libération : « Comme si Bordeaux était décidément le seul endroit au monde où le fondateur du groupe Noir Désir, meurtrier de sa compagne Marie Trintignant en juillet 2003, pouvait se produire en public, sans soulever de controverses. »
Oui ! Je confirme. Je peux même réconforter Solis quand il dit : « La première représentation, mardi, s'est même déroulée dans un certain anonymat. »
Seulement moi, j'y étais vendredi soir : jour de la trilogie. A la première entracte, je m'adresse à mon voisin de comptoir : « Mais comment ils vont faire là où Cantat ne pourra pas être là ? » « Qui ? Quoi ? C'est qui ? » Et pourtant, mon voisin est de la place pour ne pas dire de la partie. Difficile d'ignorer la polémique déclenchée par la participation de Cantat à ce spectacle ! Encore plus difficile d'ignorer sa présence sur la scène !
Ce vendredi en tout cas, la voiture de police en poste mercredi sur le parking, n'y était plus. Le service d'ordre était surtout occupé à contenir une foule au bar soucieuse de se restaurer en une demi-heure. Ceci-dit, je me le demande encore, comment il va faire Mouawad quand Cantat sera interdit de planches ? Parce qu'au vu de la première pièce, Les Trachiniennes, s'il n'y avait pas Cantat, il n'y avait rien !

La Trilogie des Femmes mise en scène par Mouawad

Nous y voilà donc ; car se déroule sous nos yeux une œuvre théâtrale de l'un des metteurs en scène les plus doués de sa génération.
Tout d'abord, malgré mes lectures choisies, je n'ai pas trouvé énormément d'articles, encore moins d'éloges, sur ces trois représentations. Silence criard ! Solis dans Libération, en parlant de la première, prend des pincettes pour mettre sur le compte du rodage, le peu de sens et de force « qui, pour l'heure, font défaut ».
Ce n'est pas peu dire ! Les Trachiniennes est récité de façon robotique aussi lourde que la machinerie qui entoure le spectacle : pluie battante sur scène pour l'entame du spectacle avec un Cantat chantant, placé - sous protection ? - au centre des comédiens ; mécaniques et poulies pour la fin de ce même spectacle où l'on découvre la momie d'Héraclès dans un tour de magie digne de Copperfield. « Il paraît que la première pièce est la moins bonne » se console-t-on au bar.
Pour Antigone, la deuxième pièce, l'arrivée d'une valeur sûre donne une dimension rassurante au texte classique de Sophocle : Créon est interprété par Patrick Le Mauff, déjà époustouflant dans Ciels, la précédente création de Mouawad. Presque deux heures se déroulent dans une fluidité des plus agréables. Beaucoup moins d'eau que la première pièce, sans doute qu'à l'entracte, on a soufflé à Mouawad que la France souffre de sècheresse. La terre a remplacé l'eau dans les seaux portés par les comédiens. Seule, une cruche traditionnelle libanaise remplie rappelle les origines du metteur en scène.
Cantat excelle une nouvelle fois dans des vocalises à couper le souffle. Le rock fait taper du pieds quelques spectateurs, sans bruit, juste ce qu'il faut pour le sentir à travers les fauteuils de la salle.
Pour la troisième, Electre, la pluie s'abat à nouveau sur scène. Le vent souffle. Connaissant les codes criants du metteur en scène, il s'agit là des quatre éléments. Le feu est quelque part, moins évident, mais sans doute dans les rideaux en plastiques transparents éclairés parfois en rouge. Mouawad est sur les planches.
Les musiciens sont remplacés par une bande son sur laquelle Cantat pose toujours aussi bien sa voix éraillée. Celui-ci est assis sur le côté, il se prend la tête dans les mains alors qu'il est encore question de mort, de femmes, d'injustice. C'est du jeu ou du vécu ? Malgré ses postures de fatigue et de lassitude, il porte très haut la part du chœur. Je me suis souvenu qu'il me l'avait vaguement avoué après un énième concert de toute turbulence avec Noir Désir : « Je préfère ma voix quand je suis fatigué. »

Si, après tout, je n'ai pas l'impression d'avoir assisté à un grand spectacle, je suis heureux d'avoir vu de mes yeux un début de guérison. Il y a toutes raisons d'espérer à Cantat une nouvelle vie. Cette espérance est vraie malgré les regrets que suscite à juste titre la disparition de Marie Trintignant, malgré la justesse des fiertés des membres de sa famille et de tous ceux qui l'ont aimée. Mais Créon le rappelle bien : « Les personnes fières sont les plus faciles à abattre ».

27.3.11

Une révolution ne fait pas le Printemps arabe des chrétiens en Orient

Après la Tunisie et l’Égypte, d’autres gouvernements arabes sont ébranlés par des soulèvements. S’il a été clair parfois que le peuple est à l’origine de ses soulèvements, il est moins facile de l’affirmer dans d’autres pays. L’insurrection en Libye est un exemple sur lequel le journal Le Monde s’est tout récemment penché pour définir la nature des insurgés et mettre en évidence la présence de groupes islamistes, parmi d’autres.

En Syrie, l’opacité du régime et la difficulté d’accéder à une information vérifiée poussent la presse à se contenter de quelques témoignages récoltés via internet, des témoignages sincères décrivant un réel désir de changement. Il est évident que les désirs obscurs ne cherchent pas échos dans ce type de communication. Un mouvement islamiste qui participe à faire basculer le régime de Assad ne reconnaîtra dans aucun de ses témoignages, tant il est possible d’en obtenir un, qu’il souhaiterait tout bonnement voir le régime basculer et proposer à la place une république islamiste ou un régime fondé sur les valeurs de l’Islam tel qu’ils sont instaurés dans les pays du golfe. Et pourtant, cette hypothèse n’est pas à écarter. L’histoire montre des ambitions dans ce sens. En 1982, il eut le soulèvement des fondamentalistes sunnites, les Frères musulmans, dans la ville de Hama suite à l’arrestation d’imams fondamentalistes. Bien qu’ils furent réprimés à coups de massacres meurtriers, les Frères musulmans ont réussi à maintenir une activité sous les encouragements de leurs idéologues égyptiens.

Les Frères musulmans

L’idéologie des Frères musulmans est clairement affichée par la volonté d’instauration de républiques islamiques. Elle s’oppose aux courants laïques et préconisent un retour à de véritables états musulmans reconnaissant l’autorité de Dieu et la loi du Coran comme unique règle sociale. Le mouvement des Frères musulmans, qui entretient avec les institutions du wahhabisme saoudien des relations de coopération, a pour raison d’être la lutte contre l’influence occidentale. Sayyid Qutb, son penseur le plus influent, prêche l’idée, depuis 1950, que l’islam a rétabli la vérité de la révélation divine. Les chrétiens sont les représentants d’une religion monothéiste, certes, mais d’un monothéisme “dévoyé”.
Là où les idées de Sayyid Qutb ont pris racines, les chrétiens ont servi de boucs émissaires et ont subi tracasseries et dénis de droits, comme le rapporte Dalal El-Bizri dans le journal libanais Al-Mustaqbal et repris ensuite par Le Courrier international.
« [En Égypte] n’importe quel prétexte est bon pour tirer sur une assemblée de coptes. En Syrie, l’islamisation […] n’est pas très différente de celle instaurée sur les bords du Nil. En Palestine et en Irak, pas besoin de vexations, de harcèlement ou de campagnes télévisées de prédicateurs de la haine et de la mort : il suffit de laisser planer la menace, d’instaurer le doute sur ce qui pourrait arriver si… Le Hamas palestinien, le mouvement irakien de Moqtada Al-Sadr et d’autres mouvements fondamentalistes harcèlent les chrétiens pratiquants et incendient leurs lieux de culte. Au Liban […], les “conseils” récemment prodigués par le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, aux chrétiens du Liban ont été interprétés comme un retour aux temps où ils devaient se placer sous la protection des musulmans. »

Les chrétiens du Liban

Aussi bien après l’attentat du 31 octobre 2010 dans une église catholique de Bagdad, que celui perpétré contre les coptes d’Alexandrie le 1er janvier 2011, les chrétiens du Liban se sentent menacés. Même si aucune menace ne prend forme violente, leurs intérêts politiques sont en perte de vitesse à l’échelle du pays au profit des deux principales communautés musulmanes, les sunnites et les chiites. La présidence du pays qui leur a été confiée à l’indépendance, en 1947, dans le but de définir les partages de pouvoir entre les différentes communautés, a vu ses pouvoirs s’amoindrir après les accords de Taëf et la guerre de 1975-1900.
D’un autre côté, la réalité quotidienne dans le pays exacerbe le sentiment d’insécurité au point qu’un ministre a présenté un projet de loi visant à interdire toute vente immobilière entre chrétiens et musulmans pendant quinze ans. Cette réalité se traduit par une nouvelle vague d’investissements immobiliers réalisés par des Arabes du Golfe dans la montagne libanaise historiquement chrétienne parsemée de couvents et d’églises datant du XIXe siècle. Ces investissements, déjà courant à Beyrouth, accompagnent la politique d’expansion territoriale de la communauté chiite, emmenée par le Hezbollah, grâce à des achats massifs dans des zones stratégiques.
Les chrétiens du Liban font figure d'exception dans une région où l’Islam est majoritaire. Bien qu'ils ne soient pas les plus nombreux, leur pourcentage dans la population totale de leur pays est de loin le plus élevé. Elle est estimée à 34% aujourd'hui, contre moins de 10% en Égypte ou en Syrie. Cependant, contrairement à une idée largement répandue, les chrétiens sont plus nombreux en Syrie qu'au Liban.

Les chrétiens en Syrie

Pour donner quelques ordres de grandeur, les communautés religieuses qui composent la société syrienne sont réparties de la façon suivante : 87,5 % de musulmans –74 % de sunnites, 10 % d’alaouites (la religion de la famille Assad), 3,5 % de chiites –, 10 % de chrétiens, 1,5 % de druze et 1 % d’autres religions. La Syrie met en valeur ce patrimoine historique et culturel et son État ne revendique aucune religion officielle, même si la Constitution impose au président d'être musulman et reconnaît la doctrine islamique comme « une source principale de la législation ».
Dans la pratique, l'État a banni les discriminations religieuses. Il s'est efforcé de contenir l'islamisme politique en interdisant les mouvements qui y font référence et en instaurant une loi en 1980 qui condamne à mort tout membre des Frères musulmans. D’un autre côté, il a laissé une grande liberté d'organisation aux communautés chrétiennes en leur permettant, pour les questions de droit civil, d’appliquer globalement leurs propres règles et de ne pas relever de la Charia.
Bien qu’en 1967, les écoles confessionnelles sont devenues des écoles d’État, depuis les années 2000, l'enseignement privé, et en particulier celui des communautés chrétiennes, s'est à nouveau plus librement développé.
Malgré ces bons signes, auxquels s’ajoute l'attribution exemplaire par l’État de terrains pour la construction de lieux de culte, les chrétiens et leurs autorités font part de leur inquiétude face aux menaces extérieures, notamment irakiennes, et face à l'islamisation croissante de certains groupes sociaux. Ils notent, en particulier, une volonté croissante des jeunes chrétiens de quitter le pays pour trouver une meilleure situation.

La politique syrienne revue et bien vue par l’Occident

Conduit par la minorité alaouite depuis 1963, le régime syrien a lutté contre la domination de la communauté sunnite. Il a certes puni ses extrêmes idéologiques, mais il a su laisser à la plus grande religion syrienne sa place dans l’économie du pays tout en permettant aux autres minorités d’être représentées dans l'élite intellectuelle et économique. Le gouvernement syrien a toujours donné des gages au sunnisme de façon à accroître son assise politique.
Devant la montée de l'islamisation, ce même gouvernement continue ses manœuvres évidemment sournoises mais surtout habiles. En février 2006, il a ainsi laissé des groupes manifester contre la publication des caricatures de Mahomet, fermant les yeux sur les attaques perpétrées contre les lieux de cultes chrétiens et les ambassades danoise, suédoise, chilienne et norvégienne. Il lâche du leste sur la laïcité en laissant des journaux créer des rubriques religieuses et la radio syrienne diffuser davantage de prières. Une faculté de droit islamique a même été créée au sein de l'université d'Alep et deux banques islamiques privées ont eu l’autorisation de s’installer dans le pays.
Cette habilité lui vaut même les louanges de la France ; le Sénat reconnaît sur son site que : « il va de soi que le modèle syrien en matière de coexistence des communautés religieuses est d'un grand intérêt pour le monde arabe et pour l'islam lui-même. L'Occident doit en prendre conscience et se garder, par des prises de position hasardeuses dans un contexte régional évidemment très tendu, de le remettre en cause. »

Les répercussions cachées d’un « Printemps arabe » syrien

S’il est permis d’imaginer le meilleur, il est aussi permis d’imaginer le pire.
S’il est permis de se réjouir de la chute du régime de Bachar El-Assad, il est aussi permis de craindre une nouvelle république en Syrie qui permettra à l’islamisme d’avoir une grande tribune au Proche-Orient. La première communauté qui en subira les conséquences sera de toute évidence la communauté chrétienne.
Au lendemain de la chute de Saddam Hussein dans l’Irak post-Bush, une chute accueillie en fanfare dans le monde entier, les chrétiens d’Irak ont connu assassinat, prise d’otages et massacres. De 800 000, ils sont passés à moins de la moitié. Ceux qui sont restés ont obligations de se plier aux conditions islamiques, les femmes doivent porter le voile. Dispersés entre les Etats-Unis, le Canada, l’Australie, la Suède et la France, les chrétiens d’Irak vivent mal leur exil. Dans un article publié dans Libération, ces chrétiens sont qualifiés d’ « otages ici, otages là-bas ».
Après trois semaines de manifestations place Tahrir, où chrétiens et musulmans étaient rassemblés, Hosni Moubarak annonce son départ et l’Occident salue unanimement la révolution égyptienne. Quelques jours après, le 8 mars, une église copte est incendiée au Caire. Parmi cette population, ceux qui en ont les moyens ont débarqué à Beyrouth dans la crainte d’une série d’agressions similaires. Ils se comptent par centaines, mais ce minuscule exode mérite d’être signalé pour sa portée politique.
Le changement de régime espéré en Syrie et soutenu par l’opinion occidentale n’apporte, et ne pourra apporter, aucune garantie quand à la sécurité des chrétiens syriens. Et comme de coutume, des événements politiques en Syrie ont forcément des répercussions au Liban ; les chrétiens libanais partagent la même inquiétude. Les autres chrétiens réfugiés venant d’autres pays arabes ne peuvent qu’en faire autant.
Pendant qu’Angela Merkel et Nicolas Sarkozy louent les « racines chrétiennes » de l’Europe, l’Union européenne, soutenue par le Vatican, en appelle à la liberté religieuse dans les pays musulmans et veille à laisser ses frontières fermées.
Entre le refus d’accueil et les lendemains d’un Printemps arabe aux facettes multiples, huit millions de personnes pourraient se retrouver à la merci d’un Islam conquérant dans une région appelée par l’église catholique : « le berceau originel du christianisme ». Ce sont les chrétiens d’Orient.

1.2.11

Manifestations en Egypte : ce que « Hitler » veut dire


Des milliers d’Égyptiens protestent actuellement contre le régime de Hosni Moubarak. Après quelques jours de soulèvement, les manifestants s’organisent pour afficher leurs idées. C’est Libération qui en fait état dans son édition en ligne, prenant pour exemple la diversité des banderoles, nombreuses à côté de simples feuilles de papier imprimées et des cartons peints à même le sol. Le journaliste souligne les pancartes écrites en anglais et en français, clairement affichées à l’attention de l’occident. «We don’t need you anymore, Moubarak» ou alors «Game over», «Get out», «Dégage», «Leave», «Pars et laisse-nous voir la lumière», «Hit the road, Hosni» ou encore «America is supporting our clown». Il suffit d’une revue de la presse française pour en être convaincu à travers les images publiées, de nombreuses illustrations témoignent en effet des revendications écrites, à côté des drapeaux égyptiens.
En dehors des valeurs sociales et significations politiques, il faut reconnaître qu’il n’y a là rien de nouveau. Il y a quelques jours, les mêmes écrits étaient affichés avec le nom de Ben Ali, comme ils le sont également dans les mouvements sociaux français, à l’adresse d’un ministre ou d’un homme politique, au lendemain d’une loi contestée.

Une photographie mérite cependant que l'on s’y attarde (voir ci-dessus). Elle pourrait semer le doute tellement la lumière semble irréelle. On est tenté de croire que Photoshop est passé par là. J’ose croire que non !
Sur cette photo, un homme, porté sur les épaules d’un autre, brandit une affiche de format supérieur aux capacités d’une imprimante couleur « domestique ». L’on suppose alors qu’il s’agit d’une affiche « officielle » du président égyptien sur laquelle son portrait est grimé en Hitler. C’est donc une pièce unique, c’est dire l’infime probabilité d’être saisie par un photographe. Aucune mention écrite n’est apportée à cette image. Il est juste question de comprendre que Moubarak, comparé à Hitler, est un infâme dictateur.

Et pourtant, Hitler, jusqu'au là, faisait bonne figure dans le monde arabe. Cette comparaison est, pour le moins, étonnante.

Il est difficile de faire le bilan des thèses et études qui ont décortiqué la propagande nazie au Moyen-Orient et ce qu’il en reste aujourd’hui. L'Histoire rapporte une rencontre entre Hitler et le grand mufti de Jérusalem, Haj Amin el-Husseini, où se dernier affirmait que les juifs étaient les ennemis communs de l’islam et de l'Allemagne nazie. Hitler expose certains projets stratégiques au Mufti, notamment, celui d’atteindre la porte sud du Caucase et la libération de la région par l’extermination des juifs vivant sous la protection britannique dans les pays arabes. De ce fait, les efforts d’implantation de l’état juif en Palestine seraient réduits à néant. Les Arabes, séduits, soutiennent Hitler et des unités entières de musulmans, les plus actives étant en Bosnie, sont mises au service des Walfen SS. Hasan al-Banna, fondateur des Frères Musulmans ne tarit pas d’éloges sur el-Husseini, « l’un des Arabes favoris de Hitler »

Daniel Pipes, journaliste néoconservateur américain, associe toujours le Moyen-Orient moderne avec le nazisme. Ce fervent fidèle à la politique de Georges Bush au Porche Orient et à la politique de colonisation de l’état d’Israël, refuse l’idée de la création de l’état palestinien et exprime régulièrement ses regrets sur le manque de fermeté de Tel-Aviv vis-à-vis des Palestiniens. Il détaille dans un article publié sur son site la corrélation faite entre des citations du Coran (Sourate 5:82 : « Vous ne rencontrerez pas de plus grand ennemi des croyants que les Juifs ») et les paroles de Hitler (« En résistant aux Juifs partout, je combats pour l’œuvre du Seigneur »). Il déplore par là l’enracinement des idées nazies et leurs héritages idéologiques. Cependant, le soutien américain à l’Irak d’un autre dictateur, Saddam Hussein, contre l’Iran voisin avait été amplement défendu par Daniel Pipes, entre 1986 à 1993, rédacteur en chef du journal Orbis. Cette alliance fut ensuite qualifiée d’alternative pour être mieux oubliée.

Matthias Küntzel, écrivain allemand spécialisé en science politique, consacre l’essentiel de ses travaux aux liens entre l'islamisme et l'antisémitisme (notamment le nazisme). Son livre édité en 2002, Djihad und Judenhaas (traduit en anglais en 2007 sous le titre Jihad and Jew-Hatred : Islamism, Nazism and the Roots of 9/11, en français en 2009 sous le titre Djihad et la haine des Juifs) s’emploie à démontrer l’influence permanente des idées nazies sur les islamistes. Selon lui, ce sont ces idées qui ont conduit à la politique des attentats meurtriers depuis septembre 2011.

Pendant ce temps, et de façon peu médiatique, un rendez-vous historique fut donné le 1er février à plus de cent personnalités juives, chrétiennes et musulmanes, et des représentants de nombreux pays notamment du Moyen-Orient et d’Afrique. La visite, parrainée par l'Unesco et la mairie de Paris, était organisée dans le cadre du projet Aladin, lancé en 2009 par plus de 200 personnalités d'Europe et du monde arabo-musulman pour promouvoir des rapprochements interculturels et rendre disponibles en arabe, en persan et en turc des informations objectives sur la Shoah. Un hommage fut rendu aux victimes de l'Holocauste sur le site du camp nazi d'Auschwitz-Birkenau.

Au Liban, sur fond de tensions après la nomination du nouveau premier ministre, le projet de rénovation du cimetière juif de Beyrouth est en cours d’adoption. La violence des relations entre Israël et le Liban, passée ou récente, n'incite pas forcément les Libanais à faire un amalgame. Bien qu’il ait été abîmé par les différents bombardements qu’a connu la ville, le cimetière n’a jamais été vandalisé. Ce projet est dans les mains du Conseil communal juif de Beyrouth qui a mené à bien la récente restauration de la synagogue de Maghen Abraham dans le centre ville de la capitale libanaise, avec l’aide de donateurs et de Solidere.

En parallèle de l’actualité égyptienne, les Frères Musulmans sont pointés du doigt avec crainte par Israël. Les autorités israéliennes n'ont de cesse d’inviter les Etats-Unis et les pays européens à soutenir la stabilité du régime en place. Toute la presse israélienne considère le parti islamiste comme vainqueur évident de la révolte égyptienne si elle arrive à ses fins, évoquant sans trop y croire une troisième voie menée par Mohamed El Baradei, le leader du mouvement réformiste. Des analystes vont même jusqu’à accuser Barack Obama d’abandonner la région aux mains des ennemis d’Israël après la dégradation de l’alliance avec la Turquie. Pour assurer la tranquillité de l’état juif, les dirigeants israéliens espèrent le maintien de Hosni Moubarak, représenté ici, avec une improbable ironie, en Adolphe Hitler, l’instigateur de la Solution finale et supposé modèle islamiste. De cette manière, ce manifestant porte en lui un espoir qui en cache beaucoup d’autres…

11.1.11

Sarkozy et Obama contre le terrorisme : Tope là mon pote !


Entre aujourd’hui et hier, la plupart des journaux français en ligne ou sur papier relaient une information de premier ordre : « Sarkozy et Obama unis face au défi du terrorisme » ou encore « Sarkozy et Obama main dans la main contre le terrorisme », pour ne citer que ces deux là.
Non seulement il s’agit d’une annonce très conventionnelle, car nous serions bien étonnés de l’inverse, mais étayée d’un bavardage d’une inconséquence inouïe, elle est assez souvent accompagnée d’une photo au cas où les mots ne suffisent pas. Cette photo présente les deux hommes sur le point de se serrer la main pour sceller leur entente.
L’ensemble illustre toute la pauvreté de la minuscule complicité qui existe entre les deux hommes. On le sait que, depuis la crise de 2003 sur l'Irak, les relations franco-américaines sont apaisées sans être vraiment exemplaires. Le couple Sarkozy/Obama a du mal à afficher une entente stable, au grand dame de notre représentant suprême. Malgré les agitations de l’Élysée et les efforts sans cesse renouvelés pour fournir des preuves d’une merveilleuse amitié, les revers se multiplient pour Sarkozy, raillée régulièrement par la presse outre-Atlantique.

« C'est mon copain » ! Vraiment ?

Depuis son élection Sarkozy « l'Américain » réconcilie Paris et Washington en s’alignant sur des valeurs américaines. Bien plus tôt, il se targuait d'être surnommé « Sarko l'Américain » et, pour le prouver au lendemain de son élection, il choisit les Etats-Unis comme première destination de vacances où il est invité chez les Bush pour un gueuleton en l’honneur de l'amitié franco-américaine retrouvée.
Obama élu en novembre 2008, Sarkozy hurle à qui veut l’entendre « c’est mon copain ». Malgré les efforts démesurés de l’Élysée, il n’aura pourtant pas la faveur des premiers contacts, Gordon Brown lui grillera largement la politesse. Ce dernier aura droit à la première visite européenne du président américain qui, au passage, ignore lamentablement Sarkozy pour la photo de famille du G20 et part échanger des plaisanteries au deuxième rang avec Berlusconi et Medvedev.
Une rencontre aura lieu finalement à Strasbourg où la foule a été soigneusement fournie en militants UMP. Sarkozy se met sur son trente-et-un et sur la pointe des pieds pour la photo réunissant les deux couples faits de trois grands sur quatre. Der spiegel n’en rate pas une et fait sa une avec : « Le Petit Nicolas très grand ».
Pour les 60 ans de la Libération, Obama combine un week end privé à Paris avec les cérémonies de cet anniversaire. Il ne mettra pas les pieds à l’Élysée et préfère se balader avec ses deux filles dans les rues de Paris.
En septembre 2009, c’est Sarkozy qui retourne aux Etats-Unis pour un nouveau sommet du G20. Le mieux qu’il ait obtenu est un discours commun avec Obama et Brown sur le nucléaire iranien. Newsweek donne enfin son verdict : Sarkozy souffre du complexe d’Obama.
En mars 2010, monsieur et madame Sarkozy dînent avec monsieur et madame Obama à la Maison blanche. « Une première » selon l’Élysée, « Faux » rétroque Le Monde qui précise que « le couple Obama a déjà reçu à dîner plusieurs personnalités, dont le dalaï-lama ou l'acteur Brad Pitt ».

Check !

Et pourtant, en ce lundi 10 janvier, Sarkozy veut en découdre. Il veut montrer au monde qu’Obama est un vrai « copain », qu’ils sont tous les deux comme cul et chemise. Il tient un sujet sur lequel Obama ne peut qu’être d’accord : la lutte contre le terrorisme.
Fort du malheur des deux Français assassinés au Niger et de la mort d’un soldat français en Afghanistan, Sarkozy évoque le terrorisme dans la région sahélienne (Niger, Mauritanie, Mali) et celui des Talibans afghans. (Pour rappel, WikiLeaks avait révélait une note où les Français auraient demandé il y a quelques mois aux Américains de s'impliquer davantage dans la lutte contre al-Qaida au Maghreb, demande restée sans réponse).
L’accord fait la une des journaux français. Contrairement à la traditionnelle photo où l’on voit habituellement deux dirigeants se tenir les mains serrées, le regard tourné vers les photographes dans une pose officielle, les photos diffusées de Sarkozy et Obama présentent les secondes d’avant ; le moment où les mains se tendent pour se serrer, dans une posture qui se veut amicale et loin des contraintes protocolaires. Se tenir debout ne ferait évidement pas les affaires du Président français.
Les photos (ci-dessus) montrent un Sarkozy au bord de l’extase, accomplissant un geste avec une familiarité débordante, dépourvu de toute retenue diplomatique ou présidentielle. Il jubile carrément à l’idée d’une franche poignée de main avec Obama. Il le fait avec tellement d’entrain qu’on s’attend à un méchant claquement des deux plats de la main avant de se taper les poings fermés et de se taper la poitrine côté cœur.
Là où Obama présente sobrement sa main, Sarkozy prend son élan, sur l’une, avec le coude, sur l’autre avec le poignet : « Tope là mon pote », à la manière d’un « check ».
Tout est dans le détail, surtout quand c’est Sarkozy.

Définition du verbe « toper » : 1- Se taper la main en signe d’accord, 2- Accepter un défi en se tapant dans la main.