3.9.05

Katrina vs Bush


J'ai presque honte d'avoir cru ou imaginé que les grandes catastrophes étaient réservées généralement au pays du tiers monde, aux pays pauvres, aux pays dont les gouvernements sont loins d'être une puissance ou encore une super-puissance. Je me disais alors, en voyant les images de ces catastrophes dans ces pays là, que c'était presque normal qu'ils en arrivent à ce point là de la misère et de la fatalité. Ce sont après tout des pays sous-développés qui n'ont pas les moyens de s'équiper en protections ou d'améliorer leurs infrastructures. Alors, à la moindre secousse, au moindre raz-de-marée, à la moindre pluie torrentielle, ils ne pouvaient que compter leurs morts, organiser leurs exodes et mendier un refuge. Venait ensuite la charité des pays riches, qui, comme il se doit, organisaient des collectes de dons, des acheminements de vivres, des installations d'hôpitaux de campagne et... des interviews et des rapports télévisés. On se fendait alors d'un chèque de 10 ou 15 euros à qui vend le mieux son intervention charitaire et on attendait patiemment les records des dons en millions ou en milliards d'euros. On se pavanait à l'idée qu'il y a là, nos 15 euros, que dans la moindre opération de secours, il y a aussi nos 15 euros. On aura même le droit à un rappel d'orgueil quand on recevra le reçu qu'on ne manquera pas de joindre à nos déclarations fiscales. Et, pour couronner notre geste de solidarité, la cerise sur le gateau, il nous reviendra à l'esprit ce merveilleux don un an plus tard, l'anniversaire sordide de l'événement que tous les médias fêteront, avec, toujours pour flatter notre orgueil à travers nos 15 euros intelligement dépensés, le bilan tant attendu des dépenses des dons. L'on apprend alors que 10 ou 15 ou 20 % des dons ont été dépensés (rarement plus au bout d'un an – la tradition veut que le plus gros des dons soit dépensé plus tard, au delà du seuil des anniversaires fêtés, faute de place dans l'actualité qui passé ce délai a autre chose à faire, et essentiellement qu'au delà, à l'abri des regards indiscrets, les détournements de fonds passent plus logiquement inaperçus). L'on se pose alors la question de savoir si nos 15 euros sont dans ces dépenses ou pas... mais bon. Les jours passent, les années aussi et au détour d'une page de journal (Libération du 3/09), je lis :
« Les damnés du Convention Center sont laissés à leur sort, comme des pestiférés, comme des animaux. Personne ne vient leur parler, à part la presse. De la nourriture et de l'eau sont jetées depuis des hélicoptères, sur le parking voisin (les pilotes refusent de se poser). Ou alors, depuis le pont, non loin de là. Sur le trottoir, on croise des malades, des infirmes, des handicapés mentaux, des nourrissons. Les toilettes du centre explosent d'excréments et d'urine. Il y a eu des morts, mais les autorités ne récupèrent pas les cadavres. Deux d'entre eux sont posés à même le trottoir : celui d'une vieille femme, assise sur une chaise roulante, a été recouvert d'une couverture écossaise, une flaque de sang sous son pied gauche. Derrière, une autre forme, les genoux repliés, gît dans un drap blanc. Sept autres cadavres seraient dans une chambre froide, au deuxième étage, assurent les occupants du lieu, en s'étranglant de colère. »
Une main sur le chéquier : Où sont sommes-nous ?
En Amérique, le pays de Bush.
Katrina vient de passer par là et Bush ne l'a toujours pas fait.
Jusqu'à ce 2 septembre, 4 jours plus tard. Bush y est et dit : « je ne pouvais pas l'imaginer ! ». Tiens, c'est comme en Irak. Il ne l'imaginait pas non plus. Du coup, des soldats américains sont rapatriés d'Irak et d'Afganistan. Ah bon, il n'en restait plus au États-Unis ! Et pour ne pas avoir à tout leur réapprendre et profiter des consignes passées, on leur dit de tirer pour tuer ! Comme ça, on change pas de main, c'est moins de temps à passer pour réfléchir et réunir pour donner des ordres. La réactivité à l'américaine !
Encore dans la presse (Libération du 3/09), on apprend qu'au pays des super-méga-héros, les pillards sont les robins des bois :
« La veille, le président Bush a dénoncé sévèrement les pillards, estimant qu'ils seraient traités avec "zéro tolérance". Mais ici, au Convention Center, ces pillards sont considérés comme ceux qui ont sauvé le plus de vies. "Qu'aurait-on fait sans ces jeunes ?" demande Herbert Stamps, qui est venu du Tennessee rendre visite à son cousin, et qui s'est retrouvé piégé comme bien d'autres touristes. Les bébés n'ont pas besoin des rations militaires balancées par hélicoptère, souligne-t-il. Dreadlocks, tee-shirt à l'effigie de Marvin Gaye, il voit dans cette crise un pur "conflit racial" : "Si vous êtes caucasien [blanc, dans le jargon américain], vous pouvez "saisir" une voiture dans la rue et sortir sans problème. Ils ne contrôlent que les voitures des Noirs." »
Voilà pourquoi il m'est plus difficle de comprendre pourquoi ces mots et ces images dans les médias. Parce que les États-Unis sont un pays (sur)développé et censé être plus organisé. Encore une colère justifiée pour rien !
Dans l'édito du Monde je relève : « Katrina pourrait marquer dans l'histoire une rupture comparable au 11 septembre 2001. »
Laquelle ? J'aimerais le savoir et vite, car aujourd'hui, Ô combien je voudrais entendre : Nous sommes tous des noirs américains de la Nouvelle-Orléans.