
La gestion du pouvoir sur les terres libanaises s’apparente à l’expérience pavlovienne qui consiste à multiplier le même processus générateur d’une fin désagréable afin de provoquer un conditionnement d’évitement – par temps d’occupation – ou un conditionnement d'échappement. Après la mort de Rafic Hariri, un nouvel assassinat a été perpétré contre le journaliste Samir Kassir. Ils font tous les deux partie de l’" expérimentation " syrienne (et pro-syrienne) qui compte aboutir à ce conditionnement d’échappement. Impossible monsieur Bachar el-Assad, c’est à vous que je m’adresse pour vous démontrer, par le défi s’il en est, que vous ne réussirez pas :
Je vous tutoie puisque nous partageons une langue qui n’a pas prévu le vouvoiement. Je n’userai pas cependant des qualificatifs royaux puisque tu n’es pas concerné. Tu es Nuçayri et les Nuçayris n’ont pas d’Excellences ni de Souverains. Les Nuçayris, rappelons le, sont un peuple modeste.
Je suis libanais et je vis à l’étranger. Je n’ai pas choisi de vivre ainsi, mais tu connais bien la situation qui m’a, avec beaucoup de mes compatriotes, obligé à quitter mon pays. Je fais partie d’une communauté que ton père a manipulé, en 1976, pour installer son armée, ses services de renseignements et son pouvoir sur la terre de celle-ci. Le monde arabe vous avait attribué le titre de la FAD – Forces arabes de dissuasion – sans savoir, se plaît-on à croire, que vos intentions étaient loin de remplir la tâche qui vous incombait. Votre souhait était tout autre : tirer vers le bas un pays qui était sur le point de tirer toute une région vers le haut. Néanmoins, politiquement, ton père en avait assez de voir sur cette terre naître des tentatives de coups d’état visant son pays et son pouvoir monopolaire. Lui qui a, d’ici, du Liban, fomenter le sien, venant même à s’y réfugier après ses premières tentatives. C’est, hélas, acquis que les pays de la liberté permettent aux idéologies totalitaires de faire embryon et de rebondir pour, finalement, arrivés à leur fin : faire taire cette même liberté dans le cas où d’autres en feraient le même usage.
Après ton père, te voilà. Tu endosses le rôle du chef d’un pays acquis à ta gloire parce que ton image est partout, mais tu le sais bien, une image ne suffit pas à faire le grand homme que tout un peuple vénère de son vivant et longtemps après sa mort. Pour cela, il faut offrir beaucoup plus que des placards qui rivalisent de tailles et d’emplacements. Tu es loin de tout cela, loin du rêve suprême d’être le leader panarabe puisqu’on le sait, pour une telle tâche, il faut un charisme, une vrai volonté sincère, une logique au service d’un intérêt commun, social, implacable. Tu échoues là où ton père aussi a échoué.
Tu as bien tenté, dans mon cher pays, de conforter une vielle idéologie marxiste selon laquelle " ce qui est à moi est à moi, ce qui est à toi est négociable ". Le monde a changé, les menaces permettant des alliances prétendues stratégiques ne font plus recettes sur la scène politique. L’Est et l’Ouest ne parlent plus des mêmes problèmes. Il ne te sert plus à rien l’alibi obtenu auprès de l’URSS pour empêcher, en l’envahissant, le Liban de devenir une base américaine. Même les Etats-Unis délaissent la question Libanaise tant la menace de l’installation d’une hégémonie soviétique est réduite à zéro depuis la chute du mur de Berlin.
Que reste-t-il donc ? Ressasser le prétexte d’une possible collaboration des Libanais avec Israël, une possible signature d’un traité de paix avec l’état hébreu. Et alors ? Cela ne mérite-t-il pas qu’on y pense ? Même les intéressés, les Palestiniens, ont accompli des avancés dans cette voie, bien contraints d’y voir l’avenir. Toi et les autres régimes arabes avez bien pris soins de les y pousser, les abandonnant à maintes reprises, car, au fond, il est davantage question d’évacuer les juifs de Palestine que de rendre la Palestine aux palestiniens. N’est-ce pas ton père qui a dit un jour, " La Palestine est le Sud de la Syrie ". Certes, il est plus commode de rappeler que le Liban possède une " bonne " frontière avec l’Etat hébreu pour y installer une résistance nommée Hezbollah, l’activisme islamique n’étant pas le bienvenu sur ta terre. Il est moins glorieux cependant de revenir sur la perte du Golan, sur la passivité de ton père, alors chef de l’aviation syrienne, face aux événements de septembre 1958 allant jusqu’à garder au sol la défense aérienne craignant les menaces de Tel-Aviv. Où est donc votre leçon de courage ? Où est votre panarabité quand on est capable de laisser se faire massacrer 200 000 palestiniens par les forces vouées au pouvoir Hachémite ?
Il est loin l’alibi d’une protection offerte aux chrétiens face à la menace palestinienne, chiite, druze et autres. C’est bien ton père qui a empêché chrétiens et druzes de s’entendre, allant même jusqu’à rappeler à Walid Joumblatt à la veille d’une alliance avec les Chrétiens, combien il était regrettable que son père Kamal, déjà assassiné, ne l’ait pas " écouté ". C’est bien ton père qui a armé jusqu’aux dents la résistance palestinienne qui s’est finalement tournée du mauvais côté perdant la cause de son existence. Et les Chrétiens de Zahlé de 1981, et ceux d’Achrafié de 1980 et ceux de Damour de 1978, ton père les aurait ainsi oubliés pour donner sens à l’appel au secours supposé du régime de l’époque, quand on sait que les deux premières villes furent attaquées par son armée. Il espérait peut-être un suicide collectif " à la Massada ", mais c’était sans compter que les Chrétiens du Liban étaient historiquement dirigeants d’un Etat arabe et non pas faisant accessoirement partie d’un pays arabe.
Faut-il comprendre dorénavant que tu es toujours contrarié que les accords Sykes-Picot aient prévu des frontières pour l’Etat libanais. Contrarié au point d’assassiner, sans besognes, toutes voix dissidentes. Tu n’es peut-être pas le tueur de Rafic Harir ni de Samir Kassir. Je suis tenté, comme beaucoup, de t’en accuser mais je me retiens. Je me retiens aussi de croire à l’hypothèse d’un complot sioniste qui a voulu cet assassinat pour déstabiliser la région et par là même de t’en faire porter le chapeau.
Dans les deux cas, tu es fautif. Combien cette situation illustre ta mauvaise influence ? La première hypothèse t’accuse directement et la deuxième met la lumière sur ta gestion de la politique régionale. Tu es accusé d’être accusable, de te comporter de telle sorte qu’on puisse te faire endosser le crime. Il est tellement possible que tu puisses commettre un tel acte et c’est bien ce que je te reproche.
Tuer l’opposant, l’exigence de droits. Prévenir que toute voix dissidente est condamnée à l’échec, la mort. Qu’est ce que tu espères ? Prouver à échelle humaine que la notion de réflexe conditionné chère à Pavlov est applicable, avec pour terrain d’expérience le Liban. Appliquer le conditionnement d’échappement sur une expérimentation humaine puisqu’il n’est plus possible de recourir au conditionnement d’évitement. Forcer le Libanais (ou même encore, le Syrien) à échapper au stimulus désagréable grâce à son comportement actif. Le conditionnement d'échappement, c'est lorsque la réponse permet à l'animal – un rat chez Pavlov – de faire cesser une stimulation désagréable lorsque celle-ci se produit. Le conditionnement d'évitement utilise le même appareillage mais cette fois un stimulus sonore qui précède de 5 secondes l'électrification du plancher de la cage. L'animal apprend ainsi à éviter le stimulus aversif. Ceci était bien efficace par temps d’occupation. Samir Kassir, à l’époque, n’avait-il pas eut des menaces, autant du chef de sécurité libanaise lui-même, que du représentant sécuritaire rattaché à Damas ? Menaces mises en parallèle ici comme stimulus sonore.
Monsieur Bachar el-Assad ; débarrasse nous de ton ascétisme politique que tu veux nous imposer au nom d’un panarabisme que tu es incapable, tout comme ton père, de communiquer au peuple arabe, chiite, sunnite ou chrétien, comme a pu le faire Gamal Abdel Nasser. Débarrasse nous de tes intentions héritées pour nous faire croire à une post-" Sublime porte " que ton père a longtemps espérée, en grande compétition avec un certain dirigeant iraquien maintenant barbu et vaincu. Il nous est plus que nécessaire aujourd’hui de circuler dans notre pays la tête haute, chiites, sunnites, chrétiens et… arabes. Rien ne justifie encore que Kamal, Bachir ou encore récemment Rafic et Samir, aient mérité leur sort, qu’il soit prouvé que ton Etat soit impliqué dans celui-ci ou pas. Il est commun de t’attribuer l’omission, à défaut de l’action, mais l’un comme l’autre démontre à quel point la politique syrienne au Liban est une politique vouée à l’échec tant elle ignore le sentiment justifié d’une unité nationale plus vrai aujourd’hui qu’hier. D’une unité arabe véritablement soucieuse de la question palestinienne et qui devrait proposer aujourd’hui, avec les données d’aujourd’hui, de les accompagner vers leur avenir autrement qu’avec les armes. Les juifs ont toujours vécu en Orient et n’ont aucune raison de ne plus y vivre. Je te rappelle le temps de la complicité bienfaisante entre Maïmonide et Averroès, philosophes respectivement juif et musulman. Je te rappelle le temps, en Espagne, où les juifs ont accueilli les Arabes en libérateurs quand ils vivaient des périodes difficiles sous le règne des rois wisigoths. La conquête musulmane va non seulement les libérer du joug de leurs oppresseurs mais va permettre à " l’histoire juive de connaître sa période la plus florissante - celle qui exerça une influence exceptionnelle sur la destinée des juifs et du judaïsme " selon Eliyahu Ashtor, auteur d’une histoire des Juifs d’Espagne. Les raisons politiques mises en cause de la création d’un Etat hébreu ne suffisent pas à éradiquer l’Histoire juive dans la région et par là même, la reconnaissance de cet Etat et l’espoir pour un Etat palestinien. Tu as aveuglément soutenu et nourri une résistance dans l’intérêt de ta politique et non pas dans l’intérêt de celle-ci. Personne n’est dupe bien que personne n’ose en parler.
Monsieur Bachar el-Assad, à l’heure de ton congrés baassiste, tu invoques le temps, l’ennemi des causes nobles. Tu as tort. Tu auras tout fait, jusqu’à ne jamais accorder le vote aux Libanais résidents à l’étranger, qui sont assis sur les bords du Monde attendant de rentrer. Je ne compte plus les pétitions signées destinées à te faire changer de position. J’allais goûter à l’abnégation honteuse de ceux qui sont loin de chez eux. J’allais courber l’échine un peu plus. Mais le réveil du peuple m’a rendu ma fierté. Il est plutôt temps que tu te réveilles. Le soleil se lèvera bientôt là où il s’est couché, trente ans auparavant.