
Le samedi 16 avril, un attentat à la voiture piégée a fait des victimes sur la route de l’aéroport de Bagdad. Rien de surprenant, cette route est dangereuse comme peut en témoigner la journaliste italienne Guiliana Segrena. C’est encore moins surprenant puisque l’Irak connaît un infatigable lot d’attentats comme le relate lassivement la presse au quotidien. La comptabilité des attentats s’est bien enrichi depuis le 16 avril et rien ne semble justifier un retour sur celui-ci particulièrement si, Marla Ruzicka ne figurait pas sur la liste des victimes.
Nous sommes loin des morts médiatiques qui ont occupé tous les journaux de la planète. Surtout, pourquoi alors accorder tant d'importance à la mort de Marla Ruzicka, alors que des dizaines de milliers de civils ont perdu la vie en Irak ?
Le journal britannique The Independent consacre sa une à "la mort violente d'une femme qui combattait George W. Bush" et la presse américaine à l’instar de The Washington Post fait le point sur son " bilan des dégâts causés aux familles afghanes par l'intervention américaine " ! En France, Le Courrier international consacre un article pour rendre hommage à " celle qui a donné un visage aux victimes des guerres américaines " et Libération rappelle qu’une semaine avant sa mort, Marla Ruzicka avait rédigé un article destiné à être publié dans USA Today : "Après deux ans en Irak, la question que je me pose le plus est de savoir combien de civils irakiens ont été tués par les forces américaines, écrivait-elle, le public américain a le droit de savoir."
On regrette seulement qu’à l’occasion de sa mort, il soit enfin reconnu l’infatigable volonté de cette américaine de 28 ans qui a réussi à convaincre une commission du Sénat américain de consacrer 2,5 millions de dollars aux victimes de la guerre en Afghanistan et obtenir 10 millions de dollars pour les victimes de la guerre en Irak, où elle est arrivée en avril 2003 !
Elle avait alors aussitôt entamé des enquêtes auprès des civils affectés par le conflit, afin de tenter de leur obtenir des dédommagements.
Militante pacifiste dès son plus jeune âge, elle a quitté sa maison de San Francisco pour se rendre dans des régions en guerre, en Afghanistan et en Irak. Elle déployait une énorme énergie pour "soutenir les gens ordinaires dont les vies ont été détruites par la 'guerre contre le terrorisme' déclarée par le président Bush".
Une tête blonde et brûlée à la désinvolture alarmante allait au cœur des conflits pour faire le bilan des dégâts causés aux familles des civiles. D’abord en Afghanistan et ensuite en Irak, elle prendra de grands risques pour défendre sa cause devant la toute-puissante machine militaire américaine. Elle ne se contentait pas de faire campagne pour la paix, elle concentrait ses efforts sur l'aspect humanitaire et essayait de convaincre les journalistes pour traiter les sujets qui la préoccupaient.
En 2001, en Afghanistan où le général Tommy Franks venait de déclarer que " l'armée américaine ne compte pas les morts ", elle venait, avec son air " blonde de 16 ans", de mettre un nom à 821 vicitimes civiles tombées dans l’indifférence internationale. Elle poursuivra sa démarche en Irak. Avec "son sourire charmeur, elle était à elle toute seule un groupe d'aide. Elle voulait également s'assurer qu'au moins une petite partie des milliards dépensés par les Etats-Unis en Irak arrive aux familles irakiennes qui ont perdu leurs moyens de subsistance.
Marla Ruzicka a réécrit une autre définition de l’intervention américaine. Elle a œuvré pour donner un nom aux victimes à travers son organisation non gouvernementale : Campagne pour les victimes innocentes dans les conflits (Campaign for Innocent Victims in Conflict - http://www.civicworldwide.org/). Nous constatons combien les médias américains installés jusque-là dans la complaisance que le plan Bush avance en Irak, furent secoués par cette nouvelle et n’en finissent pas de tarir d'éloges pour la jeune femme au point de la qualifier d' " ange de la miséricorde " entrée dans Bagdad sans le sou au lendemain de la chute du régime en 2003 au nom de Civic, qu'elle venait de fonder. " Mon rêve, c'est d'obtenir un bureau pour les victimes civiles des conflits au sein du secrétariat d'État ", disait-elle au pouvoir d’une Amérique qui se vantait de mener des guerres justes ancrées sur des fondements moraux. Pour David Corn, de l'hebdo The Nation , " Marla mérite la Médaille présidentielle de la liberté, pas comme Paul Wolfowitz ou George Tenet pour avoir fait un gâchis de l'Irak, mais pour s'être sacrifiée en cherchant à forcer l'Amérique d'honorer ses idéaux ".
Marla Ruzicka (1976-2005) est morte le samedi 16 avril sur la route de l’aéroport de Bagdad en compagnie de son collaborateur irakien, Faiz Ali Salim, qui était aussi son chauffeur et interprète. Beaucoup d’afghans et d’afghanes, d’irakiens et d’irakiennes pleurent sa mort loin de l’attention internationale et dans l’indifférence quasi-générale. Cette petite femme que le confort occidental n’a pas aveuglée au point de ne regarder que son gazon pousser dans son jardin, a su faire ce que beaucoup de régimes, qui se disent voisins ou qui se disent amis, n’ont pu même envisager. L’ironie du sort a voulu qu’elle fasse aujourd’hui partie d’une liste qu’elle a sans cesse essayé d’établir pour considérer des vies humaines autrement que de simples dommages collatéraux.