3.9.05

Katrina vs Bush


J'ai presque honte d'avoir cru ou imaginé que les grandes catastrophes étaient réservées généralement au pays du tiers monde, aux pays pauvres, aux pays dont les gouvernements sont loins d'être une puissance ou encore une super-puissance. Je me disais alors, en voyant les images de ces catastrophes dans ces pays là, que c'était presque normal qu'ils en arrivent à ce point là de la misère et de la fatalité. Ce sont après tout des pays sous-développés qui n'ont pas les moyens de s'équiper en protections ou d'améliorer leurs infrastructures. Alors, à la moindre secousse, au moindre raz-de-marée, à la moindre pluie torrentielle, ils ne pouvaient que compter leurs morts, organiser leurs exodes et mendier un refuge. Venait ensuite la charité des pays riches, qui, comme il se doit, organisaient des collectes de dons, des acheminements de vivres, des installations d'hôpitaux de campagne et... des interviews et des rapports télévisés. On se fendait alors d'un chèque de 10 ou 15 euros à qui vend le mieux son intervention charitaire et on attendait patiemment les records des dons en millions ou en milliards d'euros. On se pavanait à l'idée qu'il y a là, nos 15 euros, que dans la moindre opération de secours, il y a aussi nos 15 euros. On aura même le droit à un rappel d'orgueil quand on recevra le reçu qu'on ne manquera pas de joindre à nos déclarations fiscales. Et, pour couronner notre geste de solidarité, la cerise sur le gateau, il nous reviendra à l'esprit ce merveilleux don un an plus tard, l'anniversaire sordide de l'événement que tous les médias fêteront, avec, toujours pour flatter notre orgueil à travers nos 15 euros intelligement dépensés, le bilan tant attendu des dépenses des dons. L'on apprend alors que 10 ou 15 ou 20 % des dons ont été dépensés (rarement plus au bout d'un an – la tradition veut que le plus gros des dons soit dépensé plus tard, au delà du seuil des anniversaires fêtés, faute de place dans l'actualité qui passé ce délai a autre chose à faire, et essentiellement qu'au delà, à l'abri des regards indiscrets, les détournements de fonds passent plus logiquement inaperçus). L'on se pose alors la question de savoir si nos 15 euros sont dans ces dépenses ou pas... mais bon. Les jours passent, les années aussi et au détour d'une page de journal (Libération du 3/09), je lis :
« Les damnés du Convention Center sont laissés à leur sort, comme des pestiférés, comme des animaux. Personne ne vient leur parler, à part la presse. De la nourriture et de l'eau sont jetées depuis des hélicoptères, sur le parking voisin (les pilotes refusent de se poser). Ou alors, depuis le pont, non loin de là. Sur le trottoir, on croise des malades, des infirmes, des handicapés mentaux, des nourrissons. Les toilettes du centre explosent d'excréments et d'urine. Il y a eu des morts, mais les autorités ne récupèrent pas les cadavres. Deux d'entre eux sont posés à même le trottoir : celui d'une vieille femme, assise sur une chaise roulante, a été recouvert d'une couverture écossaise, une flaque de sang sous son pied gauche. Derrière, une autre forme, les genoux repliés, gît dans un drap blanc. Sept autres cadavres seraient dans une chambre froide, au deuxième étage, assurent les occupants du lieu, en s'étranglant de colère. »
Une main sur le chéquier : Où sont sommes-nous ?
En Amérique, le pays de Bush.
Katrina vient de passer par là et Bush ne l'a toujours pas fait.
Jusqu'à ce 2 septembre, 4 jours plus tard. Bush y est et dit : « je ne pouvais pas l'imaginer ! ». Tiens, c'est comme en Irak. Il ne l'imaginait pas non plus. Du coup, des soldats américains sont rapatriés d'Irak et d'Afganistan. Ah bon, il n'en restait plus au États-Unis ! Et pour ne pas avoir à tout leur réapprendre et profiter des consignes passées, on leur dit de tirer pour tuer ! Comme ça, on change pas de main, c'est moins de temps à passer pour réfléchir et réunir pour donner des ordres. La réactivité à l'américaine !
Encore dans la presse (Libération du 3/09), on apprend qu'au pays des super-méga-héros, les pillards sont les robins des bois :
« La veille, le président Bush a dénoncé sévèrement les pillards, estimant qu'ils seraient traités avec "zéro tolérance". Mais ici, au Convention Center, ces pillards sont considérés comme ceux qui ont sauvé le plus de vies. "Qu'aurait-on fait sans ces jeunes ?" demande Herbert Stamps, qui est venu du Tennessee rendre visite à son cousin, et qui s'est retrouvé piégé comme bien d'autres touristes. Les bébés n'ont pas besoin des rations militaires balancées par hélicoptère, souligne-t-il. Dreadlocks, tee-shirt à l'effigie de Marvin Gaye, il voit dans cette crise un pur "conflit racial" : "Si vous êtes caucasien [blanc, dans le jargon américain], vous pouvez "saisir" une voiture dans la rue et sortir sans problème. Ils ne contrôlent que les voitures des Noirs." »
Voilà pourquoi il m'est plus difficle de comprendre pourquoi ces mots et ces images dans les médias. Parce que les États-Unis sont un pays (sur)développé et censé être plus organisé. Encore une colère justifiée pour rien !
Dans l'édito du Monde je relève : « Katrina pourrait marquer dans l'histoire une rupture comparable au 11 septembre 2001. »
Laquelle ? J'aimerais le savoir et vite, car aujourd'hui, Ô combien je voudrais entendre : Nous sommes tous des noirs américains de la Nouvelle-Orléans.

29.8.05

Retour sur des mensonges sur-médiatisés (et passés inaperçus)

« Si la vérité était simple, il n’y aurait pas tant de sortes de mensonges. » Évagoras de Mégare



Depuis longtemps, le mensonge a trouvé sa place dans l'établissement de différents phénomènes de société, pour un temps ou pour toujours. Son incursion dans le mécanisme d’évolution de cette même société se fait par l’information, par l’apprentissage, par la gestion du pouvoir ou par la représentation imaginaire d'un ensemble de faits dans le but de transformer le réel et par là même se montrer sous un aspect favorable.

On se souvient de Frances Griffiths, 10 ans, et sa cousine Elsie Wright, 16 ans, qui ont interprété des taches blanches sur une photo qu’elles ont prise comme étant des « fées », sans se douter qu'elles donnaient ainsi le coup d'envoi à une supercherie qui n'allait connaître son dénouement que 65 années plus tard. L'affaire prend une ampleur en 1920, lorsque la mère d'Elsie, Polly Wright, assiste à une conférence de la Société de Théosophie de Bradford portant sur le folklore, et plus particulièrement sur les croyances en les fées. À la fin de la réunion, Mme Wright mentionne les photos au conférencier, qui demande à les voir. Les plaques originales seront par la suite envoyées pour analyse qui aura des résultats positifs. En mai suivant, les photos sont présentées lors d'une autre conférence à laquelle participe Sir Arthur Conan Doyle, le célèbre auteur de Sherlock Holmes. À cette époque, Doyle est un élément actif et influent au sein du mouvement spiritualiste, alors très en vogue au Royaume-Uni (une vague de photographies de fantômes a d'ailleurs été observée de 1860 à 1920). Il publiera par la suite deux articles favorables aux photographies, puis un livre (The Coming of the Fairies) en 1922. Ces publications lui vaudront de vives critiques, plusieurs se demandant comment le créateur du brillant Holmes a pu tomber dans un tel panneau. On peut tout de même supposer que la « caution » d'un personnage comme Doyle ne soit pas étrangère à la longévité de la légende. L'histoire connaît son dénouement en 1983, quand les deux cousines ont décidé de révéler la supercherie.

Pas très loin de nos jours, en 1980, a débuté une vague d'apparitions de cercles étranges dans les champs anglais caractérisés par un aplatissement des plantes sur un diamètre d'environ dix mètres, sans aucune trace extérieure au cercle permettant d'en déterminer le mode de création. Les « experts » étudiant ces manifestations étranges étant conscients qu'une terminologie était indispensable, on nomma cette nouvelle science consacrée à l'étude du phénomène : la céréologie. L’hypothèse la plus répandue par les médias était celle d'atterrissage d'ovnis. Excitation générale jusqu’en septembre 1991, ou deux sexagénaires anglais, Doug Bower et David Chorley, ont affirmé avoir créé près de 250 de ces fameux cercles. Pour en apporter la preuve, ils créèrent un cercle pour le tabloïd Today qui fut par la suite déclaré « authentique » par un expert du phénomène…
Ainsi la citation de Michel Beaulieu dans son ouvrage La Représentation prend tout son sens : « Quitte à mentir, il faut toujours inventer les mensonges les plus énormes de façon que celui qui les reçoit n'en doute pas, trouvant impossible qu'à ce point on puisse mentir. »

Dans un autre registre, placé à une échelle humainement démesurée, il y a le « mensonge comme moyen de gouverner » (pour reprendre le titre d’un excellent article sur la question de Etiemble dans Le Nouvel Observateur du 30 novembre 1966).
On connaît les nombreux mensonges de la guerre du Golfe en 1991 avec ses scènes préalablement filmées en studio, les déclarations de l'ambassadrice américaine en Irak assurant Saddam Hussein de la neutralité des États-Unis en cas d'invasion du Koweït, la minimisation du nombre des victimes dans les deux camps et l'exagération de la puissance militaire irakienne, etc. Sans compter les fausses promesses faites aux Chiites et aux Kurdes en cas de soulèvement contre Saddam Hussein, soulèvements soldés par des massacres, certains à l'arme chimique.
C'est sans aucun doute l'Arabie saoudite qui a eu droit à la pire imposture de la part des États-Unis. Voulant obtenir la collaboration de ce pays et y établir leurs bases militaires, les États-Unis ont présenté à ses dirigeants des photos, prétendument prises des airs par des avions espions, montrant les troupes irakiennes massées à leur frontière prêtes pour l'invasion. Jamais les journalistes n'ont pu avoir accès à ces photos et il ne fait aucun doute aujourd'hui qu'il s'agissait de photos truquées.
Viendra ensuite la deuxième guerre que les États-Unis avaient déjà décidé pour envahir l'Afghanistan et l'Irak bien avant le 11 septembre ; devenu le prétexte attendu. Depuis plusieurs années, des proches de la Maison-Blanche incitaient les présidents successifs à attaquer l'Irak. Deux d'entre eux, Paul Wolfowitz et Richard Perle, avaient écrit à Clinton en janvier 1998 une lettre ouverte dans un hebdomaire exigeant que les Etats-Unis attaquent Bagdad. "Nous croyons que l'Amérique a le droit, selon les présentes résolutions du Conseil de sécurité, de prendre toutes les mesures nécessaires, y compris la guerre, pour défendre nos intérêts vitaux dans le Golfe." Dick Cheney et Donald Rumsfeld avaient co-signé cette lettre.
La guerre est enfin engagée. Et l’on assistera à l’un des plus grand mensonge de l’histoire. Alors que les États-Unis ont signé la convention internationale contre l'utilisation d’armes chimiques. Ils ont, lors de la Guerre du Golfe, utilisé des bombes à uranium appauvri, causant des victimes parmi leurs propres militaires. Le Pentagone n'a pas protégé ses propres forces armées de la haute toxicité des armes utilisées contre l'Irak et a cherché par tous les moyens et tous les mensonges à cacher au public les conséquences néfastes d'une telle utilisation. L'uranium appauvri, fabriqué à partir de déchets nucléaires, peut tout percer et reste radioactif pendant 4 milliards d'années. En Irak, il aurait fait des centaines de milliers de morts et chaque jour un à deux enfants naissent avec des malformations causées par la radioactivité.
Sur un site qui présente Le Monde en miettes, fragments d’Évagoras de Mégare, il y a cette phrase mise en exergue : Il ne suffit pas de savoir ce qu’une chose n’est pas pour savoir ce qu’elle est, mais il est impossible de savoir ce qu’une chose est si l’on ne sait pas ce qu’elle n’est pas. Elle me permet de finir sur le mensonge comme moyen de gouverner sans oublier de mentionner une étude complète sur le traitement du mensonge dans la politique : L’Art du mensonge dans la Contre-utopie de Cyril Moulard.

En marge des deux mécaniques évoquées plus haut, la première pour étayer une notion scientifique et la deuxième, politique ; il y a le mensonge pathologique.
Selon le « mensonge-névrose » de Sutter, il s'agit avant tout d'une explosion réactionnelle à une situation conflictuelle pénible, échappant en grande partie à la conscience. L'origine du mensonge n'est pas bien saisie par le sujet.
« Je ne pensais pas que ce serait médiatisé », se justifiait alors Marie Leblanc, la mythomane du RER D qui a simulé une agression antisémite. On pense alors à l’âge au cours duquel l'enfant ne sépare pas le subjectif de l'objectif, c'est à dire qu'il considère le mensonge tel qu'il lui est présenté par l'éducation adulte, comme associé directement à ses conséquences et non pas à une intention. D'où un amalgame erreur/mensonge. A titre d'exemple, Piaget a montré dans ces études sur de très jeunes enfants que ceux ci jugeront mauvais le fait d'indiquer un chemin inexacte à une personne qui s'est perdue, parce qu'on s'est trompé, alors que le fait de mentir à ses parents sur la réalité d'une note obtenue en classe n'est pas considéré comme mauvais par l'enfant si les parents ne découvrent pas qu'il y a falsification de la vérité. Il ne peut pas discriminer la réalité de la fable, et donc pour lui le mensonge est exclu.
Revenons à l'agression du RER, il s’en est suivi des réactions en chaîne tant l’intention de la personne qui parle devient plus importante que les mots eux-mêmes. Le mensonge retentit comme un jugement manifestement négatif, dénonçant un comportement de ruse ou de calcul qui demeure condamnable par comparaison avec son contraire, la vérité.
Vraie dans tous ses détails, exagérée dans certains d’entre eux ou complètement inventée, l’histoire de cette agression a au moins une fonction d’analyseur du système spectaculaire : elle montre combien collectivement nous avons besoin de recourir au récit mythique, à la rumeur, pour prendre la mesure des maux qui gangrènent les rapports sociaux et particulièrement les rapports sociaux de sexe, lorsqu’ils mettent en jeu, et en péril, les fondements symboliques et inconscients du rapport à soi et à l’autre.
Mettant en scène le sexisme et l’antisémitisme, tous deux bien réels, la légende du RER est passée du statut du mensonge individuel au statut d’une crise de société surchargée symboliquement.

De son côté, le jeune homme retrouvé en avril sur une plage britannique portant un smoking, inconscient, sur la plage de l'île de Sheppey, dans le Kent, qui, une fois transporté à l'hôpital de Gillingham, refuse de parler, présente un exemple de lutte contre l'incrédulité ambiante. Elle est l'obsession fondamentale du mythomane. La peur de se contredire et de se voir contredire peut entraîner des réactions de défenses parfois violentes l’emmènent alors à se taire, quatre mois durant. La fabrication de fausse preuves (découper les étiquettes de ses vêtements, porter des partitions musicales et dessiner un piano alors qu’il s’est avéré être un mauvais pianiste) constitue une aggravation dans l'attitude du mythomane. Les premiers résulats d'un tel mensonge, relayés par la presse qui s'est emballée sans aucunes mesures, sont souvent couronnées de succès inattendus, ce qui l'encourage à continuer. Elles n'en constituent pas moins de véritables bombes à retardement. Au fil du temps, les preuves seront de moins en moins élaborées, leur dévaluation entraînant celles des premières. La participation du mythomane non pas en tant que témoin ou en tant que conteur de mythes, mais en tant qu'acteur direct constitue le stade ultime de sa névrose. Toute dévaluation à ce stade ne peut que porter qu'un coup définitif au mythomane qui ne pourra survire que dans une éventuelle errance. On connaît la suite.

Quoi de plus sur le mensonge si ce n'est une note légère, comme seul l'art sait le faire, le dernier mot revient à Ben : Le jour où j'arrêterai de mentir, je ne ferai plus d'art !!! Ce qui explique sans doute que mentir soit relégué au rang de l'art. Entendez, l'art de mentir.

24.7.05

Rest in peace Jean-Charles de Menezes


Vendredi 22 juillet, peu après 10 heures, les Londoniens et le monde entier apprennent que des policiers armés viennent d'abattre un homme dans une rame de métro de la Northern Line, à la station de Stockwell, au sud de la Tamise. Dans la foulée de toutes les réussites à l’anglaise, on espérait tellement que cet acte soit un exemple réussi de lutte contre le terrorisme, que certains médias anglais n’hésitent pas, faute d’une simple retenue, à se vanter d’avoir une police qui tue parce que le suspect " aurait pû " être un kamikaze.

Un témoin présent dans la rame au moment des faits, raconte quelques minutes plus tard sur les chaînes nationales : "Je lisais mon journal quand j'ai entendu des cris. Des voix criaient "à terre ! à terre !" mais aussi "sortez ! sortez !" .Un jeune homme de type pakistanais, une casquette de base-ball sur la tête et portant un épais pull-over, est entré en courant dans mon wagon, poursuivi par des policiers armés. Il est tombé, un policier a tiré sur lui, cinq balles, à bout portant. J'ai pris mes jambes à mon cou."

Visiblement choqués, des dizaines de passagers ont assisté à la scène. Ils disent ne pas avoir entendu les avertissements d'usage précédant habituellement un tir de la police. Pourtant, celle-ci assure que le suspect a été à plusieurs reprises "sommé de se rendre" avant d'être abattu. Des "sources" ont ensuite indiqué à l'agence Press Association que cet homme n'était pas l'un des quatre suspects "capturés" par la vidéosurveillance. La police dit qu'il sortait d'une "maison surveillée " et qu'elle poursuit ses vérifications.

A 15 h 30, après avoir repoussé à deux reprises la tenue d'une conférence de presse, Ian Blair et son adjoint Andy Hayman s'adressent au pays, en direct à la télévision. "Un homme a été abattu ce matin à Stockwell [...]. Inutile de préciser que toute mort est absolument regrettable, mais le suspect a été sommé de se rendre, a refusé d'obéir et a donc été abattu [...]. Cet incident est directement lié aux attaques d'hier." Ian Blair, grave, insiste : "Nos opérations ciblent des criminels et non une communauté particulière [...]. Des rumeurs font le tour de Londres, je demande aux Londoniens de s'attacher uniquement aux faits." "Les policiers font face à des menaces inconnues jusqu'alors" et ils affrontent "un grand danger", a ajouté le patron de Scotland Yard, comme pour justifier ce décès, sur lequel les organisations musulmanes demandent déjà des explications.

Malgré cette bavure, le chef de Scotland Yard Ian Blair a déclaré dimanche 24 juillet que les policiers britanniques ont ordre de tuer d'une balle dans la tête des kamikazes présumés.

La victime, Jean-Charles de Menezes, est un Brésilien de 27 ans. Il vivait depuis trois ans dans la capitale britannique, où il résidait légalement. Un cousin de Jean Charles de Menezes, Alex Alves, qui a reconnu le corps, a déclaré au journal qu'il était électricien et se rendait à son travail lorsqu'il a été tué. Selon lui, la victime "n'avait rien dans son passé qui l'aurait poussée à s'enfuir" après avoir reçu ordre de la police de s'arrêter.

Comme à l’accoutumée, ce genre d’incident devrait être rapidement étouffé. Londres et les Londoniens préfèrent rester sur l’idée que le monde entier les plaint d’être la cible des terroristes et entendre des condamnations compassionnelles qui s’imposent dans de pareils circonstances. Nous sommes tous choqués par les attentats perpétrés, qu’ils aient lieu sur la terre anglaise ou autre. Nous ne saurons en aucun cas partager la cause de ceux qui en sont les auteurs.

Dans ce contexte tendu, il est regrettable qu’un innocent soit tué par méprise. Ceci peut être le mot de la fin si le Mail on Sunday ne se targue pas de retourner la situation pour voir les choses du côté le plus lamentablement hypocrite. "Dans le Londres du mois de juillet 2005, peu de personnes souhaiteraient que la police prenne des risques. Gardons à l'esprit que si le suspect de Stockwell avait porté une ceinture d'explosifs, les officiers qui l'ont abattu seraient considérés comme des héros, couverts de médailles et des remerciements de la population". Bien sûr, une accusation a toujours une chance sur deux d’être justifiée, mais en faire un argument développé volontairement contre les faits n’honore pas la dignité que les anglais ont su afficher face aux épreuves difficiles.

Rest in peace Jean-Charles de Menezes.

6.6.05

A l’attention de Bachar el-Assad ou les limites de l’expérience pavlovienne


La gestion du pouvoir sur les terres libanaises s’apparente à l’expérience pavlovienne qui consiste à multiplier le même processus générateur d’une fin désagréable afin de provoquer un conditionnement d’évitement – par temps d’occupation – ou un conditionnement d'échappement. Après la mort de Rafic Hariri, un nouvel assassinat a été perpétré contre le journaliste Samir Kassir. Ils font tous les deux partie de l’" expérimentation " syrienne (et pro-syrienne) qui compte aboutir à ce conditionnement d’échappement. Impossible monsieur Bachar el-Assad, c’est à vous que je m’adresse pour vous démontrer, par le défi s’il en est, que vous ne réussirez pas :

Je vous tutoie puisque nous partageons une langue qui n’a pas prévu le vouvoiement. Je n’userai pas cependant des qualificatifs royaux puisque tu n’es pas concerné. Tu es Nuçayri et les Nuçayris n’ont pas d’Excellences ni de Souverains. Les Nuçayris, rappelons le, sont un peuple modeste.

Je suis libanais et je vis à l’étranger. Je n’ai pas choisi de vivre ainsi, mais tu connais bien la situation qui m’a, avec beaucoup de mes compatriotes, obligé à quitter mon pays. Je fais partie d’une communauté que ton père a manipulé, en 1976, pour installer son armée, ses services de renseignements et son pouvoir sur la terre de celle-ci. Le monde arabe vous avait attribué le titre de la FAD – Forces arabes de dissuasion – sans savoir, se plaît-on à croire, que vos intentions étaient loin de remplir la tâche qui vous incombait. Votre souhait était tout autre : tirer vers le bas un pays qui était sur le point de tirer toute une région vers le haut. Néanmoins, politiquement, ton père en avait assez de voir sur cette terre naître des tentatives de coups d’état visant son pays et son pouvoir monopolaire. Lui qui a, d’ici, du Liban, fomenter le sien, venant même à s’y réfugier après ses premières tentatives. C’est, hélas, acquis que les pays de la liberté permettent aux idéologies totalitaires de faire embryon et de rebondir pour, finalement, arrivés à leur fin : faire taire cette même liberté dans le cas où d’autres en feraient le même usage.

Après ton père, te voilà. Tu endosses le rôle du chef d’un pays acquis à ta gloire parce que ton image est partout, mais tu le sais bien, une image ne suffit pas à faire le grand homme que tout un peuple vénère de son vivant et longtemps après sa mort. Pour cela, il faut offrir beaucoup plus que des placards qui rivalisent de tailles et d’emplacements. Tu es loin de tout cela, loin du rêve suprême d’être le leader panarabe puisqu’on le sait, pour une telle tâche, il faut un charisme, une vrai volonté sincère, une logique au service d’un intérêt commun, social, implacable. Tu échoues là où ton père aussi a échoué.

Tu as bien tenté, dans mon cher pays, de conforter une vielle idéologie marxiste selon laquelle " ce qui est à moi est à moi, ce qui est à toi est négociable ". Le monde a changé, les menaces permettant des alliances prétendues stratégiques ne font plus recettes sur la scène politique. L’Est et l’Ouest ne parlent plus des mêmes problèmes. Il ne te sert plus à rien l’alibi obtenu auprès de l’URSS pour empêcher, en l’envahissant, le Liban de devenir une base américaine. Même les Etats-Unis délaissent la question Libanaise tant la menace de l’installation d’une hégémonie soviétique est réduite à zéro depuis la chute du mur de Berlin.

Que reste-t-il donc ? Ressasser le prétexte d’une possible collaboration des Libanais avec Israël, une possible signature d’un traité de paix avec l’état hébreu. Et alors ? Cela ne mérite-t-il pas qu’on y pense ? Même les intéressés, les Palestiniens, ont accompli des avancés dans cette voie, bien contraints d’y voir l’avenir. Toi et les autres régimes arabes avez bien pris soins de les y pousser, les abandonnant à maintes reprises, car, au fond, il est davantage question d’évacuer les juifs de Palestine que de rendre la Palestine aux palestiniens. N’est-ce pas ton père qui a dit un jour, " La Palestine est le Sud de la Syrie ". Certes, il est plus commode de rappeler que le Liban possède une " bonne " frontière avec l’Etat hébreu pour y installer une résistance nommée Hezbollah, l’activisme islamique n’étant pas le bienvenu sur ta terre. Il est moins glorieux cependant de revenir sur la perte du Golan, sur la passivité de ton père, alors chef de l’aviation syrienne, face aux événements de septembre 1958 allant jusqu’à garder au sol la défense aérienne craignant les menaces de Tel-Aviv. Où est donc votre leçon de courage ? Où est votre panarabité quand on est capable de laisser se faire massacrer 200 000 palestiniens par les forces vouées au pouvoir Hachémite ?

Il est loin l’alibi d’une protection offerte aux chrétiens face à la menace palestinienne, chiite, druze et autres. C’est bien ton père qui a empêché chrétiens et druzes de s’entendre, allant même jusqu’à rappeler à Walid Joumblatt à la veille d’une alliance avec les Chrétiens, combien il était regrettable que son père Kamal, déjà assassiné, ne l’ait pas " écouté ". C’est bien ton père qui a armé jusqu’aux dents la résistance palestinienne qui s’est finalement tournée du mauvais côté perdant la cause de son existence. Et les Chrétiens de Zahlé de 1981, et ceux d’Achrafié de 1980 et ceux de Damour de 1978, ton père les aurait ainsi oubliés pour donner sens à l’appel au secours supposé du régime de l’époque, quand on sait que les deux premières villes furent attaquées par son armée. Il espérait peut-être un suicide collectif " à la Massada ", mais c’était sans compter que les Chrétiens du Liban étaient historiquement dirigeants d’un Etat arabe et non pas faisant accessoirement partie d’un pays arabe.

Faut-il comprendre dorénavant que tu es toujours contrarié que les accords Sykes-Picot aient prévu des frontières pour l’Etat libanais. Contrarié au point d’assassiner, sans besognes, toutes voix dissidentes. Tu n’es peut-être pas le tueur de Rafic Harir ni de Samir Kassir. Je suis tenté, comme beaucoup, de t’en accuser mais je me retiens. Je me retiens aussi de croire à l’hypothèse d’un complot sioniste qui a voulu cet assassinat pour déstabiliser la région et par là même de t’en faire porter le chapeau.
Dans les deux cas, tu es fautif. Combien cette situation illustre ta mauvaise influence ? La première hypothèse t’accuse directement et la deuxième met la lumière sur ta gestion de la politique régionale. Tu es accusé d’être accusable, de te comporter de telle sorte qu’on puisse te faire endosser le crime. Il est tellement possible que tu puisses commettre un tel acte et c’est bien ce que je te reproche.
Tuer l’opposant, l’exigence de droits. Prévenir que toute voix dissidente est condamnée à l’échec, la mort. Qu’est ce que tu espères ? Prouver à échelle humaine que la notion de réflexe conditionné chère à Pavlov est applicable, avec pour terrain d’expérience le Liban. Appliquer le conditionnement d’échappement sur une expérimentation humaine puisqu’il n’est plus possible de recourir au conditionnement d’évitement. Forcer le Libanais (ou même encore, le Syrien) à échapper au stimulus désagréable grâce à son comportement actif. Le conditionnement d'échappement, c'est lorsque la réponse permet à l'animal – un rat chez Pavlov – de faire cesser une stimulation désagréable lorsque celle-ci se produit. Le conditionnement d'évitement utilise le même appareillage mais cette fois un stimulus sonore qui précède de 5 secondes l'électrification du plancher de la cage. L'animal apprend ainsi à éviter le stimulus aversif. Ceci était bien efficace par temps d’occupation. Samir Kassir, à l’époque, n’avait-il pas eut des menaces, autant du chef de sécurité libanaise lui-même, que du représentant sécuritaire rattaché à Damas ? Menaces mises en parallèle ici comme stimulus sonore.

Monsieur Bachar el-Assad ; débarrasse nous de ton ascétisme politique que tu veux nous imposer au nom d’un panarabisme que tu es incapable, tout comme ton père, de communiquer au peuple arabe, chiite, sunnite ou chrétien, comme a pu le faire Gamal Abdel Nasser. Débarrasse nous de tes intentions héritées pour nous faire croire à une post-" Sublime porte " que ton père a longtemps espérée, en grande compétition avec un certain dirigeant iraquien maintenant barbu et vaincu. Il nous est plus que nécessaire aujourd’hui de circuler dans notre pays la tête haute, chiites, sunnites, chrétiens et… arabes. Rien ne justifie encore que Kamal, Bachir ou encore récemment Rafic et Samir, aient mérité leur sort, qu’il soit prouvé que ton Etat soit impliqué dans celui-ci ou pas. Il est commun de t’attribuer l’omission, à défaut de l’action, mais l’un comme l’autre démontre à quel point la politique syrienne au Liban est une politique vouée à l’échec tant elle ignore le sentiment justifié d’une unité nationale plus vrai aujourd’hui qu’hier. D’une unité arabe véritablement soucieuse de la question palestinienne et qui devrait proposer aujourd’hui, avec les données d’aujourd’hui, de les accompagner vers leur avenir autrement qu’avec les armes. Les juifs ont toujours vécu en Orient et n’ont aucune raison de ne plus y vivre. Je te rappelle le temps de la complicité bienfaisante entre Maïmonide et Averroès, philosophes respectivement juif et musulman. Je te rappelle le temps, en Espagne, où les juifs ont accueilli les Arabes en libérateurs quand ils vivaient des périodes difficiles sous le règne des rois wisigoths. La conquête musulmane va non seulement les libérer du joug de leurs oppresseurs mais va permettre à " l’histoire juive de connaître sa période la plus florissante - celle qui exerça une influence exceptionnelle sur la destinée des juifs et du judaïsme " selon Eliyahu Ashtor, auteur d’une histoire des Juifs d’Espagne. Les raisons politiques mises en cause de la création d’un Etat hébreu ne suffisent pas à éradiquer l’Histoire juive dans la région et par là même, la reconnaissance de cet Etat et l’espoir pour un Etat palestinien. Tu as aveuglément soutenu et nourri une résistance dans l’intérêt de ta politique et non pas dans l’intérêt de celle-ci. Personne n’est dupe bien que personne n’ose en parler.

Monsieur Bachar el-Assad, à l’heure de ton congrés baassiste, tu invoques le temps, l’ennemi des causes nobles. Tu as tort. Tu auras tout fait, jusqu’à ne jamais accorder le vote aux Libanais résidents à l’étranger, qui sont assis sur les bords du Monde attendant de rentrer. Je ne compte plus les pétitions signées destinées à te faire changer de position. J’allais goûter à l’abnégation honteuse de ceux qui sont loin de chez eux. J’allais courber l’échine un peu plus. Mais le réveil du peuple m’a rendu ma fierté. Il est plutôt temps que tu te réveilles. Le soleil se lèvera bientôt là où il s’est couché, trente ans auparavant.

24.4.05

Connaissiez vous Marla Ruzicka et savez vous qu’elle est morte ?


Le samedi 16 avril, un attentat à la voiture piégée a fait des victimes sur la route de l’aéroport de Bagdad. Rien de surprenant, cette route est dangereuse comme peut en témoigner la journaliste italienne Guiliana Segrena. C’est encore moins surprenant puisque l’Irak connaît un infatigable lot d’attentats comme le relate lassivement la presse au quotidien. La comptabilité des attentats s’est bien enrichi depuis le 16 avril et rien ne semble justifier un retour sur celui-ci particulièrement si, Marla Ruzicka ne figurait pas sur la liste des victimes.

Nous sommes loin des morts médiatiques qui ont occupé tous les journaux de la planète. Surtout, pourquoi alors accorder tant d'importance à la mort de Marla Ruzicka, alors que des dizaines de milliers de civils ont perdu la vie en Irak ?

Le journal britannique The Independent consacre sa une à "la mort violente d'une femme qui combattait George W. Bush" et la presse américaine à l’instar de The Washington Post fait le point sur son " bilan des dégâts causés aux familles afghanes par l'intervention américaine " ! En France, Le Courrier international consacre un article pour rendre hommage à " celle qui a donné un visage aux victimes des guerres américaines " et Libération rappelle qu’une semaine avant sa mort, Marla Ruzicka avait rédigé un article destiné à être publié dans USA Today : "Après deux ans en Irak, la question que je me pose le plus est de savoir combien de civils irakiens ont été tués par les forces américaines, écrivait-elle, le public américain a le droit de savoir."

On regrette seulement qu’à l’occasion de sa mort, il soit enfin reconnu l’infatigable volonté de cette américaine de 28 ans qui a réussi à convaincre une commission du Sénat américain de consacrer 2,5 millions de dollars aux victimes de la guerre en Afghanistan et obtenir 10 millions de dollars pour les victimes de la guerre en Irak, où elle est arrivée en avril 2003 !
Elle avait alors aussitôt entamé des enquêtes auprès des civils affectés par le conflit, afin de tenter de leur obtenir des dédommagements.

Militante pacifiste dès son plus jeune âge, elle a quitté sa maison de San Francisco pour se rendre dans des régions en guerre, en Afghanistan et en Irak. Elle déployait une énorme énergie pour "soutenir les gens ordinaires dont les vies ont été détruites par la 'guerre contre le terrorisme' déclarée par le président Bush".

Une tête blonde et brûlée à la désinvolture alarmante allait au cœur des conflits pour faire le bilan des dégâts causés aux familles des civiles. D’abord en Afghanistan et ensuite en Irak, elle prendra de grands risques pour défendre sa cause devant la toute-puissante machine militaire américaine. Elle ne se contentait pas de faire campagne pour la paix, elle concentrait ses efforts sur l'aspect humanitaire et essayait de convaincre les journalistes pour traiter les sujets qui la préoccupaient.

En 2001, en Afghanistan où le général Tommy Franks venait de déclarer que " l'armée américaine ne compte pas les morts ", elle venait, avec son air " blonde de 16 ans", de mettre un nom à 821 vicitimes civiles tombées dans l’indifférence internationale. Elle poursuivra sa démarche en Irak. Avec "son sourire charmeur, elle était à elle toute seule un groupe d'aide. Elle voulait également s'assurer qu'au moins une petite partie des milliards dépensés par les Etats-Unis en Irak arrive aux familles irakiennes qui ont perdu leurs moyens de subsistance.

Marla Ruzicka a réécrit une autre définition de l’intervention américaine. Elle a œuvré pour donner un nom aux victimes à travers son organisation non gouvernementale : Campagne pour les victimes innocentes dans les conflits (Campaign for Innocent Victims in Conflict - http://www.civicworldwide.org/). Nous constatons combien les médias américains installés jusque-là dans la complaisance que le plan Bush avance en Irak, furent secoués par cette nouvelle et n’en finissent pas de tarir d'éloges pour la jeune femme au point de la qualifier d' " ange de la miséricorde " entrée dans Bagdad sans le sou au lendemain de la chute du régime en 2003 au nom de Civic, qu'elle venait de fonder. " Mon rêve, c'est d'obtenir un bureau pour les victimes civiles des conflits au sein du secrétariat d'État ", disait-elle au pouvoir d’une Amérique qui se vantait de mener des guerres justes ancrées sur des fondements moraux. Pour David Corn, de l'hebdo The Nation , " Marla mérite la Médaille présidentielle de la liberté, pas comme Paul Wolfowitz ou George Tenet pour avoir fait un gâchis de l'Irak, mais pour s'être sacrifiée en cherchant à forcer l'Amérique d'honorer ses idéaux ".

Marla Ruzicka (1976-2005) est morte le samedi 16 avril sur la route de l’aéroport de Bagdad en compagnie de son collaborateur irakien, Faiz Ali Salim, qui était aussi son chauffeur et interprète. Beaucoup d’afghans et d’afghanes, d’irakiens et d’irakiennes pleurent sa mort loin de l’attention internationale et dans l’indifférence quasi-générale. Cette petite femme que le confort occidental n’a pas aveuglée au point de ne regarder que son gazon pousser dans son jardin, a su faire ce que beaucoup de régimes, qui se disent voisins ou qui se disent amis, n’ont pu même envisager. L’ironie du sort a voulu qu’elle fasse aujourd’hui partie d’une liste qu’elle a sans cesse essayé d’établir pour considérer des vies humaines autrement que de simples dommages collatéraux.